Art Public Pol Le Vaillant Art Public Pol Le Vaillant

Une sélection d’œuvres à travers l’espace public genevois – Troisième édition

Art Public, une séléction d’oeuvres à travers l’espace public genevois.

Henri Presset, Figure XII A, 1975

Collection du Fonds d'art contemporain de la Ville de Genève (FMAC)
Quai du Mont-Blanc, face à la jetée des Pâquis, 1201 Genève

Près de 300 oeuvres du FMAC – la collection d’art contemporain de la Ville de Genève – sont visibles dans l’espace urbain. Le FMAC vous emmène en balade et vous permet de découvrir les oeuvres d’art dans les rues de la cité. Vous pouvez désormais situer celles qui se trouvent autour de vous, les identifier ou lire quelques notes explicatives. Visitez un véritable musée à ciel ouvert.

Les œuvres sélectionnées ici sont issues des collections des Fonds d’art contemporain de la Ville et du Canton de Genève (FMAC et FCAC).

 

Renée Levi, Le tapis volant, 2001-2003

Collection du Fonds cantonal d'art contemporain du Canton de Genève (FCAC), Collège de Montbrillant, rue de Montbrillant 29, 1201 Genève

Claire Perzoff-Bovy, sans titre, 1969

Collection du Fonds d'art contemporain de la Ville de Genève (FMAC), Bâtiment municipal des Asters, entrée, rue de la Servette 100, 1202 Genève

John M Armleder, sans titre, 2010

Collection du Fonds cantonal d'art contemporain du Canton de Genève (FCAC), Collège de Drize, route de Drize 8, 1227 Carouge

Gérard Musy, Perron IV, 1969-1974

Collection du Fonds d'art contemporain de la Ville de Genève (FMAC), Place du Perron, rue du Perron, 1204 Genève

Pieter Vermeersch, sans titre, 2016

Collection du Fonds d'art contemporain de la Ville de Genève (FMAC), École de Chandieu, hall d'entrée, rue Chandieu 10, 1202 Genève

Heinrich Richard Reimann, Géométrie, 1977-1979

Collection du Fonds d'art contemporain de la Ville de Genève (FMAC), Ensemble locatif, terrasse et entrée, rue Jean-Charles-Amat 6, 1202 Genève

 

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François Morellet, Le Valais et ses hasards, 1998

Collection du Fonds d'art contemporain de la Ville de Genève (FMAC), Tunnel du Valais, rue du Valais, 1202 Genève

 
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Trajectoires Jonas Nicollin Trajectoires Jonas Nicollin

Leonie Herweg, Genève comme point de départ

Arrivée à Genève en 2017 pour étudier les relations internationales, Leonie Herweg ne rejoint pas la ville par le biais de l’art

Une personnalité de l’art dont le parcours s’est construit à Genève avant de se prolonger sur d’autres scènes

 

Arrivée à Genève en 2017 pour étudier les relations internationales, Leonie Herweg ne rejoint pas la ville par le biais de l’art. Pourtant, c’est là que se construisent progressivement les fondements de sa pratique actuelle. Entre les bancs de l’Université et l’écosystème du quartier des Bains, où elle vit et travaille, les années genevoises prennent la forme d’une double formation: l’une académique, l’autre plus professionnalisante, au contact direct de l’art contemporain.

Si plusieurs expériences à Vienne, notamment au Mumok et à la Galerie nächst St. Stephan, lui avaient déjà offert un premier aperçu du monde de l’art, c’est sa rencontre avec Karin Handlbauer et son engagement au sein de la galerie Mezzanin qui donnent à cet intérêt une véritable direction. Elle participe à l’ensemble des activités de la galerie, de la production d’expositions aux foires internationales, en passant par les relations avec les collectionneurs et l’accompagnement des artistes. Cette immersion lui permet de découvrir de près le travail de figures majeures telles qu’Isabella Ducrot, Thomas Bayrle, Gianni Motti ou Martha Jungwirth, dont les pratiques marquent durablement son regard. Au contact de ces artistes, elle développe une compréhension concrète des conditions de production et de circulation de l’art contemporain, mais aussi de l’importance des relations qui structurent cet écosystème.

Certaines de ces rencontres se prolongeront bien au-delà de Genève: elle collaborera par la suite avec Isabella Ducrot autour d’un projet éditorial et mènera des recherches au sein de l’atelier de Thomas Bayrle à Francfort.

Dans ce parcours, Genève joue un rôle déterminant. La densité de son tissu artistique et la proximité entre artistes, galeries, institutions et collectionneurs en font un terrain d’apprentissage singulier. À une échelle relativement réduite, la ville permet d’accéder rapidement aux coulisses d’un écosystème foisonnant et d’y prendre part activement. Plus qu’un lieu d’études, Genève devient pour Leonie Herweg un espace de formation à part entière, où se construisent son regard, son réseau et sa compréhension des dynamiques qui traversent l’art contemporain.

Après ses études, elle rejoint le Goethe-Institut du Caire avant de poursuivre son parcours au MMK de Francfort auprès de Susanne Pfeffer puis chez Grisebach à Berlin. Ces expériences lui permettent d’appréhender successivement les réalités institutionnelles, curatoriales et marchandes du secteur. Si ces structures lui offrent une compréhension précieuse du fonctionnement du monde de l’art, elle se reconnaît davantage dans des cadres plus souples, où la proximité avec les projets et la possibilité d’initier ses propres idées occupent une place centrale.

Elle commence alors à développer ses propres initiatives et fonde en 2023 l’espace indépendant Grotto avant de cofonder le Café Tiergarten en 2025. Pour la première fois, elle dispose d’un cadre lui permettant de développer sa programmation et d’expérimenter les formats qui l’intéressent. L’art y est envisagé comme un point de départ, au sein d’un contexte plus large fait de rencontres et d’échanges et qui met au cœur la convivialité.

Aujourd’hui impliquée dans la co-curation de Manifesta 16 dans la Ruhr, Leonie Herweg poursuit son parcours qui la conduit à naviguer entre différentes scènes artistiques et contextes de production et déployer ses multiples talents.

Les réseaux construits à Genève continuent-ils aujourd’hui à jouer un rôle dans votre pratique?

Absolument. Certaines rencontres sont devenues des collaborations de longue durée, mais surtout, j’y ai appris une manière de travailler fondée sur la confiance, la curiosité et la proximité avec les artistes. C’est une approche qui continue de guider tout ce que je fais aujourd’hui. C’est à Genève que s’est forgé mon regard et mon envie de travailler au plus près des artistes. Je suis très reconnaissante envers Karin Handlbauer de m’avoir donné, très jeune, un accès aussi direct à ce milieu et de m’avoir confié autant de responsabilités.

Avec le recul, qu’est-ce qui distingue la scène genevoise d’autres scènes artistiques que vous avez ensuite fréquentées?

À Genève, le monde entier semble être chez lui. Malgré sa petite taille, la ville paraît intellectuellement très vaste. On passe naturellement d’une langue à l’autre, d’un contexte à l’autre, et les frontières entre artistes, galeries, institutions et collectionneurs semblent étonnamment poreuses. Cette fluidité permet de participer très tôt aux conversations qui façonnent le monde de l’art.

Votre parcours vous a menée de la galerie au musée, de l’institution au marché, avant d’évoluer vers une pratique plus indépendante. Comment est née l’envie de développer vos propres projets?

J’ai beaucoup appris dans les institutions et sur le marché de l’art, mais avec le temps j’ai progressivement ressenti le besoin de créer un cadre où tout le monde puisse se rencontrer plus naturellement. Mon travail actuel comme co-curatrice de Manifesta 16 Ruhr confirme cette intuition: ce qui m’intéresse, ce sont des projets profondément ancrés dans leur contexte, qui relient les œuvres aux lieux, aux histoires et aux personnes qui les habitent. J’avais envie de créer un espace où l’art puisse faire partie du quotidien, sans le caractère parfois exclusif que le monde de l’art peut encore véhiculer.

Pourriez-vous nous décrire le projet du Café Tiergarten que vous avez cofondé à Berlin?

Le Café Tiergarten est né presque par nécessité. Le lieu était resté vide pendant quatre ans, juste en face de chez moi, dans le Hansaviertel. Ce quartier, conçu pour l’Interbau de 1957 par des architectes comme Alvar Aalto, Walter Gropius ou Arne Jacobsen, est l’un des ensembles emblématiques du modernisme d’après-guerre. Je connaissais ce café depuis de nombreuses années grâce à mon grand-oncle Klaus et je n’ai pas voulu laisser passer cette occasion.

Je n’avais aucune expérience dans la gastronomie; avec le recul, il fallait sans doute un mélange de naïveté, d’audace et d’optimisme pour se lancer dans une telle aventure. J’ai toujours pensé qu’un café pouvait être l’un des espaces culturels les plus démocratiques: on entre ici sans intention particulière, et l’on en ressort parfois avec une rencontre, une conversation ou le souvenir d’une œuvre qui continue de nous accompagner. C’est cette idée qui guide notre travail..

Quelles évolutions majeures observez-vous aujourd’hui dans le monde de l’art à l’échelle internationale?

Je crois que l’on accorde aujourd’hui davantage d’importance à la manière dont les projets sont produits qu’à leur seule visibilité. Les notions de collaboration, d’hospitalité, de voisinage ou de contexte deviennent des questions curatoriales à part entière.

Où se situent aujourd’hui vos prochaines envies ou explorations?

J’aimerais continuer à développer des projets qui déplacent les formats traditionnels de l’exposition. Ce qui m’intéresse est toujours de créer des situations où l’art devient un prétexte à la rencontre.

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Perspectives Jonas Nicollin Perspectives Jonas Nicollin

Entre appropriation, performance et documentation, Théa Giglio s’intéresse aux formes résiduelles et aux matériaux qui témoignent de ce qui a précédé

Last Pigments (from Luce, luce, luce), 2025 –

Pigments, r.cipient en polypropyl.ne, dimensions variables

Le regard d’un·e curateur·trice sur la scène émergente genevoise

 

Les œuvres de Théa Giglio (*1995, vit et travaille à Genève) semblent toujours arriver après quelque chose. Après un montage, après une exposition, parfois même après la disparition de ce que l’œuvre contenait. Sa démarche se situe quelque part entre l’appropriation, la performance et la documentation. Son travail ne vise pas la production de nouvelles formes, mais plutôt l’observation de ce qui persiste lorsque les formes et les espaces changent de fonction. Les réserves, les emballages, les éléments techniques, les structures temporaires et les matériaux usés sont les lieux où l’œuvre continue d’exister.

Cette attention portée aux états antérieurs, ultérieurs et intermédiaires déplace le regard vers ce qui accompagne les œuvres, sans pourtant en constituer le sujet. L’exposition n’est plus le seul moment de visibilité et devient une étape parmi d’autres dans la trajectoire des objets. Les œuvres circulent, sont stockées, entreposées, démontées, réactivées; elles connaissent plusieurs vies, plusieurs usages, plusieurs temporalités.

Au centre de la pratique de Giglio, il y a l’idée que leur identité n’est pas une forme stable, mais la somme des transformations qu’elles traversent. L’histoire de l’art et ses protagonistes occupent une place centrale dans cette économie. Pourtant, les références que Giglio mobilise ne fonctionnent pas comme des citations visant à inscrire sa pratique dans une filiation. Par exemple, un tirage argentique glissé dans une pochette perforée de bureau clouée au mur, représentant IN AND OUT. OUT AND IN. AND IN AND OUT. AND OUT AND IN. (Lawrence Weiner, 1971), revient moins à convoquer une figure tutélaire qu’à prolonger des gestes déjà en circulation.

Les œuvres demeurent ouvertes, disponibles à de nouvelles actualisations. Elles apparaissent davantage comme des protocoles que comme des objets clos. Les panneaux acoustiques provenant de la rétrospective consacrée à Chantal Akerman au Jeu de Paume en 2025 et présentés au CAN – Centre d’art Neuchâtel la même année ne renvoient pas directement aux films de la cinéaste, mais déplacent plutôt l’attention vers l’infrastructure qui rendait leur présentation possible.

Evidence, 2025 – C-print, pochette en polyéthylène, 23 x 30 cm

De la même manière, en montrant le vide laissé par le volume des pigments évaporés au fil de l’installation, de l’exposition et du démontage de Luce, luce, luce (Claudio Parmiggiani, (1968), 1995), Last Pigments (2026) continue de porter la mémoire de l’installation après la disparition de son contenu.

Dans le travail de Giglio, l’absence n’est jamais vide; elle possède une épaisseur matérielle. Les objets enregistrent les usages successifs auxquels ils ont été soumis, deviennent les archives des œuvres qu’ils ont accompagnées, dans un double mouvement de l’œuvre vers l’archive et de l’archive vers l’œuvre. Cette manière de travailler défait toute idée d’une œuvre autonome. Les objets apparaissent comme des organismes dont les états se multiplient en continu.

Chaque exposition modifie leurs conditions d’existence; chaque déplacement ajoute une nouvelle couche à leur histoire. L’archive cesse d’être un lieu de fixation pour devenir un espace de circulation du regard, des formes et des discours. Rien n’est spectaculaire dans ces déplacements. Les gestes de Giglio restent souvent discrets, presque anodins. Pourtant, ils produisent un déplacement dans notre manière de regarder. L’attention glisse de l’œuvre vers ce qui la soutient, de la forme vers son infrastructure, de la présence vers ce qui lui survit. Les matériaux deviennent les témoins de relations passées autant que les conditions de relations futures.

Silent Paintings (Song For The Unheard), 2025
Panneaux acoustiques récupérés d’espaces d’exposition,
3 panneaux noir carbone (240 x 120 cm), 4 panneaux gris frêne, (120 x 120 cm), dimensions variables

CLARA CHAVAN ET CAMILLE ZAERPOUR

Clara Chavan et Camille Zaerpour codirigent Forde depuis janvier 2026. Leur pratique interroge les récits, les normes et les cadres de perception et d’attention qui façonnent notre rapport à l’art et à ses histoires.

 
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L’Œuvre de Pol Le Vaillant L’Œuvre de Pol Le Vaillant

L’Œuvre de Anne Lamunière

Une oeuvre ou un artiste qui a marqué la carrière d’un marchand. Anne Lamunière est une spécialiste du marché de l’art basée à Genève, avec une longue expérience dans l’art d’après-guerre et contemporain. En 2020, elle a fondé Rat Art, une société de conseil qui accompagne collectionneurs, fondations et musées.

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Une œuvre ou un·e artiste qui a marqué·e la carrière d’un marchand.

Anne Lamunière est une spécialiste du marché de l’art basée à Genève, avec une longue expérience dans l’art d’après-guerre et contemporain. En 2020, elle a fondé Rat Art, une société de conseil qui accompagne collectionneurs, fondations et musées.

«Depuis l’enfance, j’ai toujours été fascinée par la vie des œuvres d’art. Pas seulement par leur beauté ou leur importance historique, mais par leur capacité à traverser le temps. Une œuvre naît dans un atelier, quitte l’artiste, passe de collection en collection, voyage, change de contexte et survit finalement à ceux qui l’ont possédée.

Très tôt, j’ai compris que ce qui me touchait dans l’art se trouvait là: dans cette idée qu’un objet puisse porter en lui autant de vies successives. Aujourd’hui encore, ce que j’aime le plus dans mon métier, c’est ce moment si particulier où une œuvre quitte une collection pour en rejoindre une autre. Trouver la bonne œuvre pour la bonne personne, sentir qu’un tableau va continuer à vivre ailleurs.

Le premier Rothko que j’ai connu faisait partie de mon quotidien. Enfant, j’aimais cette peinture sans connaître son auteur ni son importance dans l’histoire de l’art. Je savais simplement que ce tableau avait quelque chose de différent. Une présence silencieuse. Pendant des années, je suis passée devant lui chaque jour avant de commencer à vraiment le regarder. Plus tard, en découvrant les grandes expositions de Rothko à New York, Londres ou Bâle, j’ai compris à quel point cette œuvre avait probablement façonné mon regard depuis l’enfance.

Puis un jour, il a quitté notre vie pour commencer une autre histoire ailleurs. Je n’ai jamais cessé de penser à lui.

Des années plus tard, lorsque j’ai commencé mon métier, j’ai retrouvé son nouveau propriétaire. Il m’a expliqué avec beaucoup d’élégance qu’il accepterait probablement de vendre l’œuvre un jour, mais seulement après le décès de celui qui la lui avait vendue. J’ai continué pendant des années à lui rendre visite et, chaque fois que je revoyais le tableau, j’éprouvais exactement la même émotion que lorsque j’étais petite.

Et un jour, en allant lui rendre visite, le tableau n’était plus là… J’étais arrivée trop tard. Il avait été vendu par un autre intermédiaire. J’en ai eu le cœur brisé.

Ce qui m’a le plus touchée n’était pas uniquement le fait de perdre la possibilité de revoir cette œuvre, mais de ne pas pouvoir accompagner ce passage-là. D’une certaine manière, j’aurais aimé participer à sa prochaine vie.

Trouver la bonne collection, le bon lieu, le bon écrin pour lui. Peut-être parce qu’au fond, c’est exactement ce que j’aime dans mon métier.

Avec le recul, je crois que cette déception résume assez bien mon rapport aux œuvres d’art: nous passons notre vie à les faire circuler, à les transmettre, à les accompagner d’une collection à une autre, mais certaines continuent malgré tout à nous échapper. Et c’est peut-être aussi cela qui les rend si vivantes.»

 

— Anne Lamunière

 
 
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L’Entretien Jonas Nicollin L’Entretien Jonas Nicollin

Comment Louise Bonnet vit-elle son succès américain et son attachement à la Suisse à travers son parcours artistique?

Comment Louise Bonnet vit-elle son succès américain et son attachement à la Suisse à travers son parcours artistique?

Arrivée à Los Angeles il y a 32 ans, elle y découvre une scène artistique qui deviendra son terrain d’expression. Trois décennies plus tard, son travail est représenté par Gagosian et exposé dans les plus grandes institutions. Comment Louise Bonnet vit-elle son succès américain et son attachement à la Suisse à travers son parcours artistique?

Vous avez été diplômée de la HEAD en graphisme en 1994 et avez travaillé aux Studios Lolos à Genève. Quels souvenirs gardez-vous du milieu artistique genevois de cette époque?

La HEAD, qui s’appelait encore l’École des arts décoratifs, venait d’ouvrir une filière consacrée à l’illustration et à la bande dessinée, moins centrée sur le graphisme traditionnel, les logos ou la calligraphie. J’y ai côtoyé notamment Zep, Pierre Wazem ou encore Helge Reumann. Nous avions le sentiment qu’un vent nouveau soufflait sur l’institution. Cette ouverture nous a permis de rencontrer des auteurs de bande dessinée et des dessinateurs de presse déjà bien établis, comme Aloys, Mix & Remix, Chappatte, Poussin ou Exem. Soudain, nous réalisions qu’il était peut-être possible de vivre du dessin.

Les Studios Lolos, où j’ai commencé au début des années 1990, constituaient eux aussi un environnement extrêmement stimulant. On y croisait notamment les cinéastes Patricia Plattner et George Schwizgebel, et Nicolas Bouvier venait régulièrement déjeuner à l’Aigle d’Or à Carouge, juste en bas de chez nous. Nous étions entourés de personnalités passionnantes. Cette communauté de dessinateurs entretenait parfois un certain complexe d’infériorité, et je m’inclus volontiers dans cette catégorie «d’artistes de bas étage», par opposition aux artistes issus des Beaux-arts. Pourtant, elle était d’une bienveillance et d’une générosité remarquable. Les plus expérimentés étaient toujours prêts à aider les nouveaux venus, ce qui n’était pas forcément le cas dans d’autres disciplines artistiques.

J’appréciais également le fait que Genève fasse largement appel aux illustrateurs locaux pour ses affiches, ses brochures ou ses campagnes de communication, que ce soit pour les Services industriels, les Hôpitaux universitaires ou d’autres institutions. Une pratique que je n’ai pas beaucoup vue ailleurs.

En 1994, vous partez pour Los Angeles. Au départ pour une année seulement. Finalement, vous vous y installez et y construisez toute votre carrière. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’y rester? N’avez-vous jamais songé à revenir?

Je suis partie avec l’idée de passer une année à Los Angeles, simplement pour changer d’air. Mais je suis immédiatement tombée sous le charme de la ville telle qu’elle était dans les années 1990. L’atmosphère y était empreinte d’enthousiasme, de possibilités infinies, d’une absence presque totale d’amertume ou de jugement. Il y avait aussi l’espace, la lumière… Très vite, j’ai su que je voulais y rester.

© Louise Bonnet – Photo: Jeff Mclane

Vous avez choisi de vous consacrer pleinement à la peinture après votre participation à une exposition organisée par Shepard Fairey au Subliminal Projects, à Los Angeles, en 2008. Auriez-vous pris ce tournant si vous étiez restée à Genève? Et qu’est-ce qui vous a convaincue de vous lancer dans l’art?

Je pense que c’est précisément ce climat d’ouverture, ainsi que les personnes que j’ai eu la chance de rencontrer, qui m’ont permis de comprendre que ce qui me passionnait réellement, c’était dessiner et peindre, et non le versant commercial du graphisme ou de l’illustration, qui consiste avant tout à satisfaire un client.

Autour de moi, je voyais des gens décider de faire exactement ce qu’ils avaient envie de faire, sans se soucier d’une quelconque échelle sociale, de la séniorité ou d’une forme d’autocensure. Si cela fonctionnait, tant mieux. Sinon, ils essayaient autre chose. Cette liberté m’a profondément marquée. Aux États-Unis, et peut-être plus encore à Los Angeles, les gens sont également beaucoup plus enclins à soutenir et à financer des projets un peu audacieux dans lesquels on se lance sans filet.

Votre carrière prend un véritable essor lorsque vous abandonnez l’acrylique au profit de la peinture à l’huile. Votre première exposition personnelle chez Nino Mier, à Los Angeles, en 2016, rencontre un immense succès. Comment expliquez-vous cette évolution?

À un moment donné, j’ai senti que mon travail fonctionnait, mais qu’il lui manquait encore quelque chose. J’ai alors pris la décision de faire taire cette petite voix intérieure qui ne cessait de me demander: «Qu’est-ce que Guston en penserait? Est-ce que c’est juste? Fait-on vraiment les choses de cette manière?» Il m’a fallu du temps pour reconnaître l’instant précis où ces pensées apparaissent et parvenir à les chasser. Elles reviennent sans cesse, sous d’autres formes parfois très inattendues.

À mes yeux, près de 90 % du travail d’un artiste consiste justement à apprendre à maîtriser cette voix. Le passage à la peinture à l’huile est directement né de ce processus. Je n’en avais jamais fait auparavant. Je me suis simplement dit: «Je vais sûrement tout faire de travers, mais peu importe.» Lorsque j’ai découvert cette technique, ce fut comme découvrir le feu. Tout s’est soudainement mis en place.

Louise Bonnet et Elizabeth King : De Anima, 7 mai–7 septembre 2025
Swiss Institute, 38 St Marks Place, New York, NY 10003

Vous êtes aujourd’hui représentée par les galeries Gagosian et Max Hetzler. Vos œuvres ont rejoint les collections du LACMA et du MOCA à Los Angeles, de l’ICA de Miami, mais aussi du Moderna Museet de Stockholm et du MAMCO à Genève. En revanche, sauf erreur, vous n’avez jamais bénéficié d’une grande exposition institutionnelle en Suisse. Le regrettez-vous?

Oui et non. Je comprends assez bien ce que j’ai moi-même ressenti lorsque je vivais encore à Genève. J’ai peut-être tort, mais je crois qu’il existe toujours une frontière assez nette entre L’ART en lettres capitales, souvent perçu comme quelque chose de très conceptuel, de très intellectuel, accompagné d’une thèse de 400 pages et d’un certain pedigree, et une pratique plus instinctive.

Je tiens à préciser que je n’ai absolument rien contre cet art conceptuel. Au contraire, je l’admire profondément. Mais mon travail ne se situe pas là. Il ne naît pas dans le cerveau. Il naît dans le corps, dans ses pulsions les plus brutes, incontrôlables et parfois exaspérantes. Je crois que cette dimension met parfois les gens mal à l’aise. Elle révèle peut-être une facette d’eux-mêmes que ceux qui apprécient mon travail préféreraient ne pas voir apparaître.

La vie à Los Angeles est très différente de celle de Genève. Qu’est-ce qui vous manque de la Suisse? Et qu’est-ce qui ne vous manque pas du tout?

La langue me manque énormément. Mes plus vieux et mes meilleurs amis se trouvent en Suisse. Les musées y sont magnifiques. Le tram, Migros, le lac… toutes ces choses du quotidien me manquent aussi. En revanche, je ne regrette pas une certaine forme de censure calviniste que je ressentais parfois.

Je garde le souvenir d’une inquiétude diffuse: celle d’être ridicule, d’être jugé, de suivre des rails par peur de l’inconnu. Cela dit, la vie à Los Angeles a beaucoup changé. Peut-être que mon côté suisse refait surface, mais je trouve qu’aujourd’hui la ville est devenue plus chaotique et imprévisible, d’une manière parfois éprouvante. Je sens que je voudrais me rattacher à l’Europe, peut-être.

© Louise Bonnet – Photo: Charlie White

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L’Objet de Pol Le Vaillant L’Objet de Pol Le Vaillant

Poivrier — Lou Masduraud

Un.e artiste nous parle d’un objet qui lui est cher, l’accompagne au quotidien, et a bien souvent un lien avec son processus créatif.

Un·e artiste nous parle d’un objet qui lui est cher, l’accompagne au quotidien, et a bien souvent un lien avec son processus créatif.

 

«J’ai chiné ce grand moulin à poivre à Neuchâtel l’année dernière. Il représente un boulon de facture artisanale en bois, composé d’un corps principal fileté et de deux écrous hexagonaux. C’est un ustensile de cuisine qui prend la forme d’un assemblage mécanique rudimentaire.

C’est un trompe-l’œil. J’aime cette association de la cuisine et de la mécanique qui perturbe les stéréotypes de genre. Ce poivrier «mascu» me fait penser aux dessins de la série Tools de l’artiste américaine Lee Lozano.

Dans les années 1960, elle représentait de gros outils disproportionnés aux allures agressives et sexuelles, que je lis comme une moquerie de l’association commune entre outils, force et fabrication de la masculinité. J’aime utiliser mon moulin à poivre comme un outil fictionnel, qui moud les grains et en extrait les senteurs épicées tout en broyant les représentations surannées de la féminité normative. Je m’imagine cheffe cuisinière musclée, activiste du genre, les biceps moulés dans une marinière Jean Paul Gaultier, maniant cet outil puissant, porteur d’une énergie capable de construire ou de détruire bien plus que de petits grains de poivre.»

– Lou Masduraud

LOU MASDURAUD

Lou Masduraud, née en 1990 à Montpellier, vit et travaille à Genève. À travers la sculpture, l’installation et des savoir-faire artisanaux, elle explore les infrastructures visibles et invisibles qui façonnent nos espaces de vie et collectifs. Lauréate du Swiss Art Award en 2024 et du Prix culturel Manor Genève en 2023, son travail a été présenté dans de nombreuses institutions en Suisse et en Europe, dont le MAMCO, le Musée d’Art moderne de Paris et le Centre d’Art Contemporain de Genève. À l’occasion de la Geneva Art Week 2026, Lou Masduraud présente une exposition personnelle à la galerie Mezzanin.

 
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Tour by Jonas Nicollin Tour by Jonas Nicollin

Dans le Genève de Rexhep Rexhepi, l’art du geste et de la création

ÀGenève, certaines personnalités contribuent discrètement mais durablement à façonner le paysage créatif de la ville. Rexhep Rexhepi en fait partie. Fondateur de sa propre marque, installée au cœur de la Vieille-Ville, il a développé depuis Genève une pratique horlogère reconnue internationalement, fondée sur l’exigence du geste, la transmission des savoir-faire et une recherche constante d’expression personnelle. Son parcours témoigne de la vitalité d’une scène locale où artisanat, innovation et regard contemporain se nourrissent mutuellement.

Au fil des années, il a constitué dans le centre historique de la ville un ensemble d’ateliers où chaque composant est conçu, fabriqué, décoré et assemblé sur place. Dans une industrie largement organisée autour de la sous-traitance, cette approche intégrée demeure une exception. Bien plus qu’un lieu de production, cet écosystème participe activement à la vitalité d’un quartier auquel il a insufflé une nouvelle énergie. Portés par une équipe particulièrement jeune, les ateliers de Rexhep Rexhepi sont aussi des lieux de transmission et d’apprentissage, accueillant chaque année de nouveaux apprentis.

Arrivé à Genève dans son enfance, Rexhep Rexhepi a construit un parcours guidé par une quête constante de précision, de rigueur et d’indépendance. À travers ses créations, aujourd’hui reconnues parmi les plus importantes de la scène horlogère contemporaine, il défend une approche profondément personnelle du savoir-faire, où chaque détail porte la marque d’une vision.

Mais son univers dépasse largement le champ de l’horlogerie. Collectionneur passionné, attentif aux formes contemporaines de création, il entretient depuis longtemps un dialogue nourri avec l’art contemporain et le design. Dans ses ateliers, des œuvres de Fabrice Gygi ou de Not Vital côtoient des pièces de mobilier pointues réunies au fil du temps, au gré de rencontres et d’affinités nouées avec des acteurs de la scène locale tels que Frédéric Ormond d’Ormond Éditions ou Boris Liger de la galerie Domum.

L’ensemble constitue moins une collection au sens classique qu’un environnement de pensée, où les œuvres, les objets et les savoir-faire se répondent à travers des questions communes de matière, de construction et de regard.

Pour ce Tour By, il nous ouvre les portes de son Genève et partage quelques-unes de ses bonnes adresses.

 

ANDREA’S

Route de Florissant 51, 1206 Genève

«Andrea’s est une adresse qui compte beaucoup pour moi. À l’époque où mon atelier se trouvait à l’avenue Krieg, j’y allais très souvent. Même si je me suis installé en Vieille-Ville il y a une dizaine d’années, j’aime toujours y revenir. On y mange une excellente côte de bœuf, la terrasse est élégante sans en faire trop, et l’ambiance est restée chaleureuse, familiale, un vrai restaurant de quartier. C’est un lieu qui évoque beaucoup de souvenirs et où je me sens toujours un peu chez moi.»

WILDE

Boulevard Georges-Favon 19, 1204 Genève

«Wilde est une galerie que j’aime pour son engagement envers de jeunes artistes contemporains, notamment locaux. La programmation est éclectique et réserve souvent de belles découvertes. L’esprit est simple et chaleureux, avec une vraie fidélité dans le temps envers les artistes. J’aime aussi l’énergie du lieu lors des événements, le restaurant Anouch, juste à côté, prolonge naturellement cet esprit de convivialité avec une cuisine inspirée et généreuse.»

PARC LA GRANGE

Quai Gustave-Ador, 1207 Genève

«J’aime venir au parc La Grange dès que j’en ressens le besoin. Comme j’habite aux Eaux-Vives, j’y vais souvent en famille, avec les enfants et le chien. C’est un endroit où je me sens immédiatement apaisé. Les grands arbres centenaires, la nature en pleine ville et l’espace donnent envie de ralentir, de respirer et de profiter du moment. J’y retrouve une énergie particulière, une sensation d’ancrage qui me fait du bien. C’est un lieu simple, mais précieux, où je me reconnecte facilement à l’essentiel.»

ORMOND EDITIONS

Rue de la Scie 4/6, 1207 Genève

«Ormond Editions est un espace que j’aime pour sa sélection de designers, souvent confidentiels mais très pointus. On y découvre des pièces qui mettent en valeur un vrai sens du détail et des matériaux de grande qualité. J’aime cet univers où le savoir-faire, les textures et les associations de matières sont au cœur de la proposition, dans une atmosphère propice à la découverte. J’y suis d’autant plus attaché que Frédéric Ormond était mon voisin lorsque j’habitais à Rive.»

OSTERIA DELLA BOTTEGA

Grand-Rue 3, 1204 Genève

«Depuis que je me suis installé en Vieille-Ville il y a une dizaine d’années, Osteria della Bottega est devenue ma cantine. J’y retrouve à chaque fois l’accueil chaleureux de Francesco et Ilaria, qui ont su créer un lieu où l’on se sent immédiatement à l’aise. L’ambiance est familiale et les plats sont toujours préparés avec beaucoup de générosité et de savoir-faire. C’est une adresse en laquelle j’ai une totale confiance, au point d’y inviter régulièrement nos clients. Pour moi, elle incarne tout ce que j’aime dans la gastronomie italienne: la convivialité, la qualité et le plaisir de partager un bon repas.»

L’APPARTEMENT  

Rue Pierre-Fatio 5, 1204 Genève

«L’Appartement est un lieu que j’apprécie pour sa sélection d’œuvres d’artistes internationaux, toujours pointue et variée. On y découvre de nouveaux artistes à chaque visite, dans un espace lumineux où les œuvres sont mises en scène avec soin, parfois en dialogue avec du mobilier choisi. C’est un lieu à la fois convivial et propice à la contemplation, où l’on prend le temps de regarder autrement.»

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Studio Visit Jonas Nicollin Studio Visit Jonas Nicollin

Rencontre avec un artiste en plein montage de son prochain film et chez qui lieu de vie et lieu de travail se confondent

En démarrant sa carrière artistique avec le dessin et la vidéo, deux pratiques économiques en termes d’encombrement, Denis Savary s’affranchissait de l’atelier. Pour lui, l’espace de création est celui où il se trouve. Rencontre avec un artiste en plein montage de son prochain film et chez qui lieu de vie et lieu de travail se confondent.

Des bibliothèques remplies de catalogues et de livres, un coin cuisine, un banc de montage vidéo, des sculptures qui accrochent la lumière… C’est un atelier comme il en existe à peu près partout. À un détail près: un étrange bassin en béton recouvert de mosaïques occupe un bon tiers de la pièce.

À l’origine, le réservoir était destiné à la teinture industrielle avant d’être décoré par le précédent locataire, à l’époque la galerie Muro gérée par Tindaro Gagliano et José Muro. «L’endroit a ensuite été transformé en une sorte de loft», explique Denis Savary dans son atelier de Verntissa, la coopérative pour artisans de Vernier.

Au rez-de-chaussée, celui de Sylvie Fleury se trouve dans l’ancienne salle d’exposition de la galerie. Celui de Savary, qu’il occupe depuis 2017 lorsqu’il s’est installé entre Londres et Genève, est situé juste au-dessus. «Mes espaces de travail se sont toujours confondus avec ceux dans lesquels je vivais. Cela remonte à ma chambre chez mes parents, à Granges-Marnand, où sont nées mes premières expérimentations artistiques.» Une logique cocooning entendue au sens large, le village où l’artiste vit alors devenant aussi un lieu d’expérimentation.

C’est à Granges-Marnand que Denis Savary a produit ses premiers films, comme celui au premier plan duquel un joueur de vielle à roue égrène ses mélodies, tandis qu’au fond des motocross tournent dans une gravière. «Je ne considère pas l’atelier comme un espace fixe. Il est là où je vis. J’ai toujours été partagé entre plusieurs lieux.

Au début, juste après mes études, je suis parti vivre à Paris tout en ayant un pied-à-terre à Lausanne où je revenais régulièrement pour enseigner. Plus récemment, ma vie s’est déployée entre trois endroits: la Sicile, Londres et ce studio, ici, à Vernier.

Chacun était à la fois un espace de vie et de travail. À Santo Stefano di Camastra, en Sicile, je réalisais avec Tindaro mes premières pièces en céramique auprès d’artisans locaux. La Sicile était mon atelier. À Londres, j’étais en résidence d’artiste dans un des ateliers-logements Landis & Gyr, un séjour qui s’est prolongé jusqu’au confinement de 2020. C’est cette circulation permanente qui façonne profondément ma manière de travailler.»

Maison de poupée

Après s’être longtemps consacré à la sculpture, l’artiste a repris le dessin, dont il noircit des cahiers entiers, et la vidéo. «C’est une manière de revenir à ce qui fonde ma pratique. Le dessin et la vidéo ont toujours été à l’origine de mes projets d’expositions et de mes objets. Depuis quelque temps, j’engage une démarche qui consiste à transposer certaines de mes sculptures dans le médium vidéo, en explorant ce que leur passage à l’image en mouvement produit.»

Dans l’atelier de Vernier, on retrouve la villa inspirée de celle de Granges-Marnand en format maison de poupée gigantesque avec ses volets brun-vert et son crépi rose Provence. La sculpture fait partie d’une série de trois bâtiments en modèle réduit, exposés à la galerie Maria Bernheim à Zurich en 2021 et dont les architectures bancales rappellent les décors du cinéma expressionniste allemand des années 1920. «Pour mon film Blood on the Dining-Room Floor, j’avais projeté sur les murs de la maison Le Must, une vidéo réalisée dans la discothèque de mon village, dont elle reprend le nom, où j’avais filmé le ballet des jeux de lumière sur une piste de danse vide. Pour moi, cette boîte de nuit représentait à la fois une échappatoire et un lieu de solitude.

La maison, c’est le centre de cette expérience et le lien: c’est d’elle que je sortais pour filmer et où je revenais pour voir ce que j’avais tourné. Elle était devenue un dispositif cinématographique», continue Denis Savary qui mis en suspens sa pratique de la vidéo en 2010 avec l’avènement des caméras HD. «Je filmais avec une caméra Mini-DV. J’aimais beaucoup cette petite JVC très compacte qui tenait dans la poche. J’étais aussi très attaché au format d’image, ce fameux 4/3. Il y avait également la texture propre à cette image numérique: ces couleurs saturées, légèrement baveuses. Tout cela est devenu progressivement obsolète avec l’arrivée des images d’une netteté extrême et du nouveau format 16/9 imposé par les nouvelles caméras.».

Vagabonds des airs

L’artiste se tourne dès lors vers la danse, réalise des poupées, expérimente la résine, la céramique et le verre. Il filme toujours, mais de manière sporadique et sur des projets spécifiques. «Je suis vraiment revenu au film en 2018, avec le projet Roma Roma Roma, reprend l’artiste au sujet de cette performance dont les acteurs sont des ballons à air chaud télécommandés, filmés vagabondant dans les rues de la Vieille-Ville de Genève. «J’ai eu envie de travailler avec le photographe et réalisateur de documentaires Jean Revillard, qui avait notamment suivi l’aventure de Solar Impulse de Bertrand Piccard. Je trouvais amusant de lui proposer un contre-pied à cette épopée technologique.

Pour moi, ces mini-montgolfières qui déambulaient péniblement dans les ruelles relevaient véritablement de la sculpture, avec quelque chose de fellinien.» Issues d’une commande publique, les sept montgolfières entièrement blanches de Denis Savary appartiennent ainsi à la Ville de Genève (collection du FMAC). Leur protocole de prêt spécifie que chacune de leurs sorties doit être filmée.

Ce fut le cas notamment à Albissola en Italie à la Casa Jorn ou encore l’année dernière au sein de l’oculus du campus Rolex à l’EPFL. «Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont ces mini-ballons activent un lieu, et réciproquement. L’environnement devient dès lors une composante essentielle de la pièce.»

 

Musique d’orage

Dans l’atelier de Vernier, deux anciennes sculptures démontées attendent leur réactivation cinématographique. Un lit, d’après Tommaso Marinetti, exposé en 2022 au MAMCO. Une adaptation en format géant de la tablette tactile imaginée par le père du futurisme appelée à devenir la scène d’un film érotique. Et une Kitchenette agrandie aux parois légèrement matelassées et recouverte d’un tissu argenté présenté une première fois à la Kunsthalle de Berne en 2012 et une seconde fois sous forme «éclatée» au Centre culturel suisse en 2016.

«Je suis en train de travailler dessus avec Arnaud Dezoteux, un artiste français qui fait pas mal d’installations vidéo et des mappings sur des objets. On s’est mis à parler «cuisine» car il a réalisé cette installation vidéo intitulée Sweet Routine (darty-auteur@urssaf.fr), 2024. Nous sommes en train d’imaginer comment remonter les éléments de cette cuisine d’une manière radicalement différente, en nous inspirant des présentoirs de PLV (publicité sur le lieu de vente), afin d’en faire le support d’une projection vidéo mappée autour du logo de Darty.»

L’année prochaine, Denis Savary présentera une exposition monographique au Centre d’art de Liège, pensée comme le prolongement de son exposition Nashville au KBCB de Bienne en 2025. Cet ancien garage liégeois de 500 m² accueillera non seulement une exposition, mais servira également de décor et de lieu de tournage pour un nouveau film. «L’exposition s’articulera autour de la question de l’orage. Parmi les œuvres présentées figurera un jukebox que nous sommes en train de finaliser. Conçu à l’origine pour le KBCB, il constituait un hommage à Susan Hiller, avec qui je partageais alors l’exposition. Son contenu est exclusivement composé d’enregistrements sélectionnés avec Madeleine Leclerc, conservatrice en ethnomusicologie au MEG à Genève.

Ensemble, nous avons constitué une playlist à partir d’un seul motif: l’orage. Cette manière de composer une collection à travers un thème est devenue le point de départ du projet. L’idée est de transformer cet ancien garage en une véritable «boîte à tonnerre», et d’en faire le décor d’un film.»

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Rencontre Avec Jonas Nicollin Rencontre Avec Jonas Nicollin

Barbara Polla · Analix Forever

Depuis 1991, les murs nomades d’Analix Forever ont accueilli les œuvres de quelques 700 artistes. À Chêne-Bourg, la galerie s’ouvre sur un jardin et accueille une maison d’édition et une librairie. Le dessin, la poésie, la vidéo, la musique, les lectures et débats font partie intégrante de l’activité artistique, à Genève comme à Paris, chez Barbara Polla. Et les plus grands peintres – tel Serwan Baran – y côtoient les plus jeunes talents – telle Jade Jouvin.

 

Barbara Polla

Docteure en médecine, écrivaine, galeriste, poète, Barbara Polla travaille par thèmes – les femmes, art et prison, l’art vidéo, et désormais «art et paix» – tout en accueillant tout projet novateur, esthétiquement séduisant, intellectuellement stimulant. Elle est actuellement doctorante en philosophie sur le thème de la paix à l’Université libre de Bruxelles.

 

Quel a été votre tout premier contact avec l’art contemporain?

Ma mère était peintre et, petite fille, j’ai grandi à l’ombre de ses palettes: elle peignait dans le jardin, je la regardais faire et elle m’intégrait dans ses autoportraits.

Qu’est-ce qui vous a amenée à devenir galeriste?

Je ne sais pas exactement. «C’est que ta mère était peintre», me disent certains – mais non, car mes frères ne sont pas devenus galeristes pour autant!

Mais à un moment donné, vers la quarantaine, il m’a semblé indispensable d’inclure l’art dans ma vie active, pas seulement comme spectatrice, mais comme actrice. Question de passion, voire, de survie. Et devenir galeriste m’a paru la voie la plus directe. Je montre donc, promeus et vends les images et les formes créées par toutes sortes d’artistes du monde.

J’aime les artistes et je leur suis reconnaissante, de passer leur vie à créer. Et comme j’aime les mots autant que les images, ma galerie est devenue récemment une galerie-librairie. Certaines choses mettent du temps à advenir. Quelle sera l’étape suivante? Créer un musée?

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Quels sont les aspects les plus surprenants de votre travail?

Ce qui continue de me surprendre le plus, au quotidien, ce sont les états d’âme des artistes. L’on dit d’ailleurs de moi que je suis une collectionneuse d’âmes.

Pourquoi être, devenir, artiste? Pourquoi créer? Comment font les artistes, pour donner forme à leurs états d’âme? Comment expriment-ils leurs visions, leurs désirs, leurs mondes, comment partagent-ils tous ces autres qui les habitent, avec nous? Qu’est-ce qui, dans le geste artistique, en fait potentiellement un geste de paix?

Tant d’autres questions m’animent, encore. Pourquoi collectionner? Qu’est-ce qui se passe vraiment, dans cette rencontre toujours extraordinaire, entre l’œuvre d’un artiste et le désir du collectionneur de vivre avec cette œuvre? Comment partager le plus largement possible l’humanisme profond de la création artistique ?

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Perspectives Jonas Nicollin Perspectives Jonas Nicollin

Elias Njima: Lunettes, cafetière et cætera

Elias Njima, Chaise, chemise et cafetiÈre,

Oil on canvas, 37 x 48 cm, 2024

Le regard d’un·e curateur·trice sur la scène émergente genevoise

 

Je voue depuis quelque temps une passion toute particulière pour les objets. Ou devrais-je dire que je leur accorde finalement une importance, après des années d'intérêt détourné pour la collection, l'artisanat et l'histoire. Il paraît aujourd'hui évident que les différents lexiques adoptés pour décrire un travail, tournent inconditionnellement autour de sa physicalité et des idées qui en émanent.

Mais au-delà de leur potentielle activation par l'œuvre, l'omniprésence quotidienne des «choses» se souligne paradoxalement par leur transparence. On ne saurait remarquer ce qui de manière innée devient une part indissociable de nous-mêmes. Ainsi les objets sont nos gestes, notre quotidien, d'indispensables extensions. Dès lors témoins de notre existence ils nous enterrent et sans scrupule trouveront raison d'être dans les bras des autres : des voyageurs infidèles.

C'est donc tout naturellement que mon regard s'est tourné vers le travail d'Elias Njima (né à Genève en 1994).

Ses dernières peintures traduisent particulièrement bien le quotidien prosaïque des objets qui nous entourent et l'étonnante complexité qui en émane. En visite à son atelier, nous abordons très directement la question de la récente simplification des sujets dans sa pratique. Je remarque à l'entrée une petite toile, il y figure la paire de souliers contre laquelle j'ai presque trébuché à mon arrivée.

Je retrouve également sur la table une cafetière pleine, sujet d'une peinture fraichement exposée à Milan. Ces éléments et leur double pictural témoignent du procédé devenu très direct de l’artiste : peindre ce qu'il voit dans son quotidien.

Elias Njima, Lavabo, Oil on canvas, 37 x 48 cm, 2024

Cette frontalité avec laquelle Elias Njima s'empare des images est un moyen sans détour de risquer l'ennui. Si le sujet n'est pas complexe, alors son application sur la toile devient le principal exercice. Une pratique périlleuse abordée avec enthousiasme par l'artiste. La complexité livrée ne peut être garantie par une histoire lointaine, un récit articulé en amont facilitant l'épaisseur du résultat.

L'idée étant de casser la distance entre la peinture et son contexte, d'offrir au regardeur une autre profondeur, un traitement de forme et de fonds traduit par la couleur, les contours. Ainsi ce que l'on peut voir d'un tissu posé sur une chaise devient un agrégat subtil de blanc, de gris, de crème.

Les formes révèlent une certaine organicité picturale, subtile antithèse des objets représentés. De même que la paire de lunettes peinte par l'artiste offre une perspective modifiée des éléments présents, une fenêtre vers un paysage prosaïque distendu.

Si le détour du sujet trop complexe est écarté, c'est aussi l'occasion d'aller chercher dans le quotidien du public. Bien que provenant de l'intimité de l'artiste, les objets font appel aux liens familiers que quiconque entretient à son intérieur. Les peintures d'Elias Njima sont de ce fait les témoins d'une mémoire à la fois intime et collective. Activatrices de souvenirs, elles mettent en lumière cette inconsciente collection d'images qui nous habitent.

Elias Njima, Lunettes, Oil on canvas, 37 x 48 cm, 2024

LAURENCE FAVEZ

Née en 1992 à Genève, Laurence Favez devient curatrice et autrice après avoir suivi des études à l’école cantonale d’art de Lausanne (ecal). Elle produit des écrits pour le théâtre et la scène artistique contemporaine.

 
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Inside Jonas Nicollin Inside Jonas Nicollin

Stéphane Ribordy collectionne depuis plus de 25 ans les signatures pointues de l’art contemporain et du design

Immersion dans l’univers d’un collectionneur.

 

Il avait 22 ans et se frayait dans tous les vernissages de ce qui n’était pas encore le Quartier des Bains. Une jeunesse étonnante, à une époque où l’art contemporain restait la passion d’un cercle limité de Genevois, disons d’âge mûr. D’autant que Stéphane Ribordy ne venait pas seulement pour visiter les expositions, il achetait aussi.

« Je me souviens de mon premier achat. C’était une lithographie de Bram van Velde qui avait été très mal reçue lorsque je l’ai ramenée à la maison. Mon père voulait carrément appeler le galeriste pour lui dire que c’était un scandale. »

La deuxième, ce sera une gouache de Sol LeWitt acquise en 1994 à New York, «dans une exposition organisée dans un lavomatic. C’était ma première oeuvre originale. Mon métier m’amenait à voyager. J’achetais un peu partout aux Etats-Unis, Londres et Genève.» Suivront ensuite Dan Walsh, Jason Martin, Hiroshi Sugimoto, Kelley Walker, Wade Guyton… Pour dire qu’avec les années, le jeune collectionneur est devenu chevronné. 

ACHETER AVEC LES YEUX ET LE COEUR 

Son appartement reflète le goût sûr et la frénésie de son propriétaire : une Furniture Sculpture historique de John Armleder, un pneu en bronze argenté de Sylvie Fleury, un masque de Thomas Houseago, une suite de 12 photographies «l’Absinthe» de Sherrie Levine, un dessin d’Anne Imhof, une peinture de Rebecca Morris... Et donc aussi un certain éclectisme.

«L’art conceptuel et minimal sont mes amours de jeunesse. Je m’intéresse maintenant aussi à d’autres artistes, notamment figuratifs. J’ai toujours eu pour principe d’être ouvert à tout, de voir un maximum de choses, les bonnes comme les mauvaises. Je constate depuis quelques années un vrai changement d’intérêt de la part des acheteurs. Aujourd’hui, pour quelqu’un comme moi qui aime et collectionne des pièces assez spécifiques, la période est très attractive.»

Par exemple ? Voilà des années que Stéphane Ribordy cherchait une sculpture en bronze d’une antilope de Sherrie Levine, en référence à Georgia O’Keeffe. Pendant longtemps, elle était impossible à trouver. « Ce type d’oeuvres, qui n’abordent pas les problématiques actuelles, intéresse moins les gens, reprend le collectionneur en montrant un carton fermé. La galeriste Paula Cooper vendait la sienne. J’ai sauté sur l’occasion. J’essaie de ne pas trop me laisser influencer par le marché. Je le consulte pour voir le prix des pièces, mais je suis quelqu’un qui achète avec les yeux et le coeur et non pas avec les oreilles.» 

ENGAGER LE DIALOGUE 

À cela s’ajoute une collection de mobilier impossible à ne pas remarquer. Au salon, un récamier massif de Rick Owens occupe l’espace et côtoie une lampe de Max Lamb et des tables d’appoint de Konstantin Grcic et de Jasper Morrison.

Dans la salle à manger, une table en tamo, un bois noir asiatique aux nervures super graphiques, des designers parisiens Garnier & Linker, est associée aux chaises vintage Chandigarh de Pierre Jeanneret et à une suspension de Peter Zumthor. Des pièces plutôt sculpturales, donc, qui s’accordent à merveille dans cet environnement artistique. Voire qui se situent carrément à la marge entre les deux domaines comme cette céramique du Japonais Kazunori Hamana installée dans le hall d’entrée.

«Le design m’a toujours intéressé. J’avais une lampe Tizio de Richard Sapper sur mon bureau d’étudiant. Et puis aussi une Pipistrello de Gae Aulenti. Mais en acheter est venu un peu plus tard, comme un dialogue.» 

FORMIDABLE AVENTURE 

Et puis le collectionneur décida d’ouvrir sa propre galerie. Avec le risque de devenir son meilleur client. En 2010, Stéphane Ribordy inaugurait Ribordy Contemporary dans le Quartier des Bains.

«J’avais pris cette arcade, dont le loyer était très bon marché, en me disant que je verrai bien ce que j’en ferai. Deux mois plus tard, je vernissais ma première exposition, celle de l’artiste new-yorkais Bozidar Brazda. Et puis c’est devenu de plus en plus professionnel, de plus en plus excitant, mais aussi de plus en plus accaparant. J’étais en train de reprendre l’entreprise familiale. Je participais à un nombre incalculable de commissions et de comités de centres d’art. Je faisais au moins trois journées en une. Après dix ans, j’ai préféré tout arrêter. Mais j’en garde le souvenir d’une formidable aventure.»

La fièvre de la collection, elle, en revanche n’est pas du tout retombée.

«J’achète toujours, trop sans doute. Mais un peu moins à l’étranger, vu que mes affaires sont ici et que je ne voyage plus autant qu’avant. Nombreuses de mes oeuvres d’artistes figuratifs proviennent de la galerie Sébastien Bertrand. J’aime aussi beaucoup le travail d’Alfredo Aceto dont je possède plusieurs pièces. Et je suis toujours fidèle au Quartier des Bains dont je suis de près les expositions. Les dernières qui m’ont particulièrement marquées ? Not Vital chez Wilde et Karla Black chez Mezzanin : fabuleuses.»

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Perspectives Jonas Nicollin Perspectives Jonas Nicollin

Elise Lammer nous présente le travail de Yann Stéphane Bisso

Yann Stéphane Bisso, Waves Patterns, 2025. Huile sur lin, 180 x 185 x 4 cm. Crédit : Thomas Maisonnasse 

Le regard d’un·e curateur·trice sur la scène émergente genevoise

 

Chez Yann Stéphane Bisso, la peinture ne fige rien : elle fouille, trace, recouvre. Elle interroge moins ce qui se voit que ce qui persiste, à travers, malgré ou à côté des images. Héritier discret de la bande dessinée, Bisso en transpose les cadrages, les ellipses et les tensions pour composer un langage plastique hybride, entre virtuosité et expressivité, nourri de gestes ordinaires, d’objets délaissés et d’observations attentives de son entourage. 

Une cartographie affective se déploie dans ses toiles, où une archive vernaculaire ne se donne jamais comme document mais comme traces en mouvement, fragmentaires et hantées. Plutôt qu’hantées, ces traces sont habitées et dessinent, en creux, des récits qui ne sont jamais linéaires, mais faits d’allers-retours et d’apparitions ténues. 

C’est en effet dans le cadre de l’exposition Pas-châssés que Yann Stéphane Bisso a proposé d’explorer la mémoire comme une matière picturale à part entière.

Cette approche s’est notamment manifestée dans Waves Patterns, une oeuvre où la surface de la toile se transforme en mer ondoyante, faisant du motif capillaire un territoire symbolique. Inspirée par l’esthétique des salons de coiffure afro, cette peinture reprend la technique dite du « wave », qui consiste à structurer les cheveux en vagues régulières évoquant le mouvement de l’eau.

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En transposant cette coiffure en image, Bisso opère un déplacement : la chevelure devient abstraction, les motifs s’éloignent de leur fonction initiale pour produire un nouveau langage visuel. Ce que l’on perçoit alors n’est plus seulement une coiffure, mais un ensemble de formes liquides, vagues, tourbillons et remous, qui dessinent une topographie maritime. 

En outre, ce paysage aquatique revêt une portée historique et politique. Dans le contexte de l’histoire de la traite négrière transatlantique, la mer est envisagée comme un espace de transition fondamental dans la construction des identités africaines postcoloniales.

Bisso renforce cette dimension en insérant dans sa composition trois crevettes de couleurs distinctes : une verte à gauche, une jaune à droite, et une rouge en bas, au centre. Ces éléments visuels font écho à l’histoire coloniale du Cameroun, et plus précisément à l’origine de son nom.

Au XVe siècle, les premiers navigateurs portugais arrivés dans la région baptisèrent le fleuve Wouri « Rio dos Camarões », soit « rivière des crevettes », une appellation dont dérive directement le nom du pays. 

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YANN STÉPHANE BISSO 

Yann Stéphane Bisso (1998, Cameroun) vit et travaille à Genève. Titulaire d’un Master en arts visuels de la HEAD Genève, il a exposé son travail dans plusieurs espaces d’art indépendants à Genève, au Centre d’Art Contemporain de Genève ou au Centre d’art contemporain Yverdon-les-Bains.

En 2024 il est lauréat du Kiefer Hablitzel Special Prize et en 2023 il participe à Plattform23 à l’espace Arlaud à Lausanne ; il obtient dans ce cadre le prix d’art Helvetia. En mars 2025, son travail a fait l’objet d’une exposition personnelle à Halle Nord qui a ensuite voyagé de manière repensée à In extenso à Clermont-Ferrand. 

ELISE LAMMER 

Elise Lammer est commissaire d’art et chercheuse suisse, spécialisée dans l’exploration du rôle de l’espace (public et domestique) dans la construction de l’identité.

Son approche transdisciplinaire et intersectionnelle interroge les récits historiques marginalisés et les réévalue sous un prisme contemporain. Doctorante à l’Institut Art Gender Nature de Bâle et à l’Université Linz, elle mène actuellement un projet de recherche autour du jardin de l’artiste et militant queer britannique Derek Jarman. 

 

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Séverine Redon · HiFlow

Le monde économique en mutation, les enjeux sociétaux et environnementaux amènent toutes les structures à repenser leurs innovations et leurs organisations. HiFlow est un tiers lieu éco-culturel animé par une association, née d’une dynamique collective, avec la volonté de questionner nos futurs et de valoriser des initiatives positives. HiFlow, à la fois résidence d’entreprises et hub culturel, fait dialoguer création et innovation pour penser nos futurs, au sein d’un espace de 3000m2 installé dans la zone Industrielle de Plan-Les-Ouates.

 

Séverine Redon

Entrepreneuse, Séverine Redon aime imaginer des projets hybrides et les développer dans une dynamique collective. Après un parcours dans l’événementiel à Paris, elle fonde plusieurs lieux dédiés à la création, dont HiFlow en 2020. Elle initie ensuite Factory 36, des ateliers partagés, et Parenthèse(s), résidence d’artistes et lieu de villégiature. Entre Paris et Genève, elle poursuit son engagement avec Wise Women, un cercle dédié aux femmes de la culture et de la création.

 

Comment est né l’espace HiFlow?

La vie m’a emmenée à Genève et HiFlow est née de là, d’un bâtiment industriel presque vide à Plan-les-Ouates. En 2019, le processus de création a été lancé par une série de workshops puis la création d’un comité de pilotage et puis est apparue cette idée de croiser innovation et création.

Et quelle est sa philosophie?

J’ai réalisé un jour, assez tôt, que j’étais profondément animée par la magie et la poésie de l’éphémère, par les nouvelles rencontres, consciente de l’excitation que me procurait la genèse d’un projet ou la communion engendrée par le collectif.

Depuis, je n’ai eu de cesse de chercher ce bonheur-là, en créant une agence évènementielle puis des lieux culturels à Paris, en rencontrant des personnalités fortes, des talents de multiples horizons. Décloisonner, hybrider, faire dialoguer, ouvrir des perspectives, grandir au monde en quelque sorte… apporter ma petite part au rayonnement de la création. J’aime que ces projets puissent avoir un impact positif, qu’il s’agisse de démocratiser la culture, de sensibiliser à un sujet de société, de valoriser des initiatives ou de créer du lien.

Je suis heureuse aussi d’avoir cofondé Wise Women à Paris, un cercle de femmes de la culture qui joue ce rôle de cercle porté par une sororité bienveillante et de transmission.

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Comment choisissez-vous les projets que vous accueillez?

Notre programmation se construit de manière assez organique, avec en filigrane la question de nos futurs et de notre impact sur l’environnement. Nous avons inauguré notre programmation en septembre 2020 avec «Quand le vivant nous fait agir!».

Le ton était donné, je crois, et la volonté de questionner notre rapport à la terre et aux autres, de réunir entrepreneurs.euses, industriels, chercheurs.euses, designers, artistes sur ces questions. Depuis, nous avons enchaîné les cycles d’expositions et de conférences, explorant divers sujets avec plus de 150 intervenants et plus de 200 artistes.

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Tour by Jonas Nicollin Tour by Jonas Nicollin

Un projet commun anime Natacha et Youri à travers leur énergie bouillonnante et créative : faire de Genève une ville inventive et en mouvement

Youri Kravtchenko dirige l’atelier d’architecture YKRA, installé à côté du showroom Dimanche, un espace qu’il inaugurait en 2021, parallèlement à l’emménagement de ses bureaux dans ses nouveaux locaux. Il s’est imposé comme une figure incontournable de la scène architecturale genevoise. 

Au-delà de son goût pour le beau et son sens de l’esthétique, l’échange et la convivialité sont au coeur de son approche. On lui doit la conception de nombreux bars, restaurants et lieux emblématiques qui façonnent l’énergie vibrante et créative de la ville : Helia Bar, Le Bologne, Le Dorian, Le Café de la Plage, Osteria Zazza, Voisins, Cinecittà, La Crêperie Blé Noir, parmi tant d’autres. En parallèle de sa pratique, il transmet son approche au sein du département d’architecture d’intérieur de la HEAD – Genève, où il est enseignant. 

Natacha De Oliveira est une artiste américano-brésilienne et curatrice installée à Genève. Formée à la New School de New York, où elle obtient un Bachelor en littérature comparée, puis titulaire d’un Master en arts visuels, elle développe une pratique à la croisée des disciplines, entre démarche personnelle et recherche collective. Au sein du collectif Domingo, elle imagine des performances et des expositions qui interrogent les liens humains à travers des gestes rituels. De ces explorations naissent des oeuvres où se déploient les questions d’identité, de pouvoir et de mémoire partagée. Elle enseigne également à la HEAD – Genève. 

Un projet commun anime Natacha et Youri à travers leur énergie bouillonnante et créative : faire de Genève une ville inventive et en mouvement. Ils nous présentent ici quelques-unes de leurs meilleures adresses 

 

MUSÉE ARIANA 

Avenue de la Paix 10, 1202 Genève

«L’Ariana : ce n’est pas qu’un musée, c’est une grande dame avec une garde-robe en porcelaine. Pour des raisons familiales, on a toujours été très proches de la céramique, et en particulier d’une céramiste qui nous regarde aujourd’hui depuis d’autres nuages. Le musée regorge d’une collection de céramiques et de verres impressionnante, le tout présenté dans une architecture néo-baroque, comme un gâteau copieux qu’on aime quand même manger à la petite cuillère. Notre bureau d’architectes y réalise depuis peu quelques travaux de transformation, à notre plus grande joie. Ne vous inquiétez pas, on fait ça doucement, pour ne pas déranger les fantômes.» 

DOMUM 

Rue des Bains 61, 1205 Genève

«Domum ce n’est pas un magasin, c’est un salon tellement beau qu’on n’ose pas s’y asseoir. Les agiles propriétaires, nos amis Laura et Boris ont ouverts depuis quelques années déjà cette galerie dynamique autour du mobilier, de l’art et du design. Un espace de très bons conseils niché dans le quartier des Bains, tout cela avec un goût exquis et un renouvellement perpétuel, exigeant : pendant que toi tu réfléchis, eux ils ont déjà tout bougé.» 

AUBERGE PORT-GITANA 

Route de Lausanne 318, 1293 Bellevue

« C’est au bord de l’eau, mais ce n’est pas la mer. C’est aussi le dernier-né du bureau d’architecture pour lequel nous avons réalisé les intérieurs : un restaurant et un hôtel, les pieds dans l’eau, résolument lacustre. On y sert des filets de perche bien dodus, avec une sauce qui dit : « Viens, reste, oublie tout ». On y dort peut-être, ou peut-être pas. Mais on se sent partir depuis sa chaise et c’est déjà beaucoup. On y a sélectionné les plus belles pièces : on a mixé les époques, brocanté sans retenue, placé des tableaux d’ici et d’ailleurs comme des bouteilles lancées au Léman.» 

BAINS DES PÂQUIS 

Quai du Mont-Blanc 30, 1201 Genève

«Ce n’est pas du bien-être, c’est du choc thermique mélangé à de la tendresse. On y va quand il fait froid, très froid. Pour s’ébouillanter les idées et suer nos hivers. On y emmène nos amis, qui débarquent du Brésil et hallucinent autant sur la température du lac que sur l’absence de pudeur : sur les plages de Rio, on n’est jamais vraiment totalement nu ! On sort de là rouges, tremblants, vivants et la soirée continue au Leopard Room ou chez Lisa, parce que la chaleur appelle le sel et l’ivresse et que le sel et l’ivresse appellent les histoires.» 

LEOPARD ROOM 

Hôtel d’Angleterre, Quai du Mont-Blanc 17, 1201 Genève

«C’est un bar, ou un rêve. Tout y est léopard, sauf les gens. Tu viens là pour oublier Genève, ou pour t’y ancrer plus fort. On sirote, par exemple un Dirty Martini et mieux encore en amoureux. Il y a souvent un petit orchestre de jazz, et évidemment, comme son nom l’indique, absolument tout (ou presque) est au motif léopard : une prouesse qui pourrait presque s’inscrire dans une démarche à demi loufoque ou à demi performative ! La nuit avance, féline.» 

SOMA 

Rue de l’Avenir 32, 1207 Genève

«C’est la bonne découverte de cette année ! Installée dans une ancienne usine métallurgique incroyable, qui n’a rien à envier aux capitales européennes, Mighela Shama, sa propriétaire, y pense fort et précis. Pour inaugurer le lieu, le MAMCO s’y est glissé pendant l’été. Ça a créé du frottement, du feu sous la rouille. Et parfois, on y a mangé. Pas n’importe comment : c’était la promesse de Liaisons du chef Florian le Bouhec. S’il était d’humeur, tu ressortais avec des idées plein les poches, des rencontres et des souvenirs dans le ventre. On se réjouit de voir l’évolution du lieu après cette première expérience réussie.» 

DIM SUM GOURMAND 

Rue du Prieuré 5, 1202 Genève

«Bienvenue chez Lisa ! Avec cette décoration plutôt austère, on ne serait pas forcément entré si des bouches gourmandes et averties ne nous avaient pas soufflé ce restaurant à nos oreilles grandes ouvertes… et là, boum ! tout est bon. Pas bon genre « c’est sympa », non. Bon genre « j’ai plus envie de parler ». Les xiao long bao sont des sorts d’amour, la salade de céleri une claque douce, les nouilles à la viande hachée une tendresse chaude. On n’y revient pas pour explorer, on y revient pour retrouver.» 

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Art Public Pol Le Vaillant Art Public Pol Le Vaillant

Une sélection d’œuvres à travers l’espace public genevois – Deuxième édition

Art Public, une séléction d’oeuvres à travers l’espace public genevois.

Gonzalo Torres, La bras du vent, 1976-1979 

Collection du Fonds d’art contemporain de la Ville de Genève (FMAC) 

Quai du Seujet 8, 1201 Genève 

Près de 300 oeuvres du FMAC – la collection d’art contemporain de la Ville de Genève – sont visibles dans l’espace urbain. Le FMAC vous emmène en balade et vous permet de découvrir les oeuvres d’art dans les rues de la cité. Vous pouvez désormais situer celles qui se trouvent autour de vous, les identifier ou lire quelques notes explicatives. Visitez un véritable musée à ciel ouvert.

Les œuvres sélectionnées ici sont issues des collections des Fonds d’art contemporain de la Ville et du Canton de Genève (FMAC et FCAC).

 

Jean Baier, sans titre, 1990-1991 

Collection du Fonds d’art contemporain de la Ville de Genève (FMAC), Piscine couverte de Varembé, avenue Giuseppe-Motta 49, 1202 Genève 

Jean Cattin, sans titre, 1969 

Collection du Fonds d’art contemporain de la Ville de Genève (FMAC), Bâtiment municipal des Asters, entrée, rue Hoffmann 6, 1202 Genève 

Bodjol (Walther Grandjean dit) & Philippe Lambercy, sans titre, 1970 

Collection du Fonds cantonal d’art contemporain du Canton de Genève (FCAC), Hôpital de Loëx, route de Loëx 151, 1233 Bernex 

Antoine Poncet, La flamboyante, 1979-1980 

Collection du Fonds d’art contemporain de la Ville de Genève (FMAC), Place des Bergues, 1201 Genève 

Ugo Rondinone, Le sage, 2011-2014 

Collection du Fonds cantonal d’art contemporain du Canton de Genève (FCAC), Projet art&tram, Commune d’Onex à l’angle de la route de Chancy et du chemin Gustave-Rochette 

Hans Arp, Feuille se reposant, 1965 

Collection du Fonds d’art contemporain de la Ville de Genève (FMAC), Place des Florentins, 1204 Genève 

 

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Sylvie Fleury, MIRACLE, 2016 

Collection : Fonds d’art contemporain de la Ville et du Canton de Genève (FMAC et FCAC), Comédie de Genève, Esplanade Alice-Bailly 1, 1207 Genève 

 
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Rencontre Avec Jonas Nicollin Rencontre Avec Jonas Nicollin

Sonia Zannettacci · Galerie Sonia Zannettacci

Fondée en 1980 dans la vieille-ville, la Galerie Sonia Zannettacci défend depuis plus de quarante ans une ligne artistique exigeante autour du surréalisme, du nouveau réalisme, de la figuration narrative et de la photographie. Elle a présenté des artistes majeurs comme Man Ray, César, Erró, Monory ou encore Arman.

 

Sonia Zannettacci

Après un début de carrière à Paris, Sonia Zannettacci s’installe à Genève dans les années 70. Elle ouvre sa galerie en 1980, guidée par une passion de toujours et un engagement profond envers les artistes qu’elle accompagne.

 

Comment la Galerie Sonia Zannettacci a-t-elle vu le jour?

J’ai toujours voulu ouvrir une galerie. Je suis née là-dedans. À Paris, on recevait beaucoup d’artistes à la maison. J’ai travaillé chez Knoedler, j’ai côtoyé Man Ray. J'étais la petite main, je me suis occupée de la fabrication de la série d'objets qu’il avait éditée avec Marcel Zerbib.

Je suis arrivée à Genève un peu par hasard avant la naissance de mon fils et me suis installée ici. À mon arrivée, j’ai monté une bijouterie, sans rien y connaître. C’est un financier qui m’a proposé l’aventure. Et ça a marché! J’ai été la première à présenter les montres de Gérald Genta, j’ai même organisé des expositions de bijoux de César avec qui je jouais au baby-foot lorsque j’avais 15 ans.

Ouvrir une galerie, c'était une envie que j’avais en moi depuis longtemps, mais je n’osais pas. En 1979 la bijouterie a fermé et je me suis dit: «C’est le moment». Sans doute aussi grâce au soutien de Marcel Zerbib qui m’avait dit: «Ouvre ta galerie, je vais t’aider». Marcel était un personnage fabuleux. Il avait tenu la galerie Diderot à Paris, connaissait tous les surréalistes, vendait des Max Ernst à 3000 francs à une époque où personne n’en voulait. Il avait une façon de vivre merveilleuse. Il m’a prêté de nombreuses pièces. Il est mort pendant les travaux de la galerie, quelques semaines avant l’ouverture. J’ai tout de même ouvert… avec une exposition Man Ray absolument extraordinaire.

J’avais tout ce qu’on peut imaginer. Je voulais représenter des artistes que je connaissais depuis toujours. C’est avec eux que j’ai construit cette aventure.

Quel est le rôle du galeriste selon vous? Et comment avez-vous vu le métier évoluer?

C'est promouvoir le travail de quelqu'un en qui on croit. Le métier n’a plus rien à voir avec ce que j’ai connu. Avant, il y avait de la confiance. Aujourd’hui, on signe des papiers pour tout et on n’est plus galeriste pour les bonnes raisons. Trop de galeries ne pensent qu’à vendre, à suivre les modes du marché.

Pour moi, une œuvre n’est pas une marchandise. Elle a une raison d’être, elle raconte quelque chose, elle évolue, elle traverse des périodes, des doutes, des éclats.

Le rôle d’un.e galeriste, c’est aussi de suivre cette évolution, de soutenir, de guider parfois. Je ne parle pas d’influencer, mais si l’artiste a confiance en vous, vous pouvez lui dire: «Tu es sur la bonne voie». Il y a une sorte de «maternage» là-dedans. C’est d’ailleurs peut-être pour cette raison qu’il y a eu tant de si grands marchands de tableaux qui étaient des femmes. Regardez Denise René qui a porté des artistes comme Tomasello ou Soto à bout de bras, à une époque où personne ne s’y intéressait. Ou encore Iris Clert, Catherine Thieck…

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Une anecdote particulière autour d’un.e artiste ou d’une exposition?

John Chamberlain! J’ai eu la chance de montrer son travail deux fois. La première, c’était une exposition de grands monotypes. Il avait promis de venir — mais il a raté l’avion.

Pour la deuxième exposition j’ai voulu montrer ses photographies. Quand je l’ai contacté, il m’a dit de passer par Pace, sa galerie à New York. Et chez Pace, ils ne savaient même pas qu’il faisait de la photo! J’ai trouvé ça incroyable. Il est arrivé par surprise au vernissage, ravi que je montre ses photographies.

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L’Objet de Pol Le Vaillant L’Objet de Pol Le Vaillant

Subaru Forester — Alfredo Aceto

Un.e artiste nous parle d’un objet qui lui est cher, l’accompagne au quotidien, et a bien souvent un lien avec son processus créatif.

Un·e artiste nous parle d’un objet qui lui est cher, l’accompagne au quotidien, et a bien souvent un lien avec son processus créatif.

 

«Selon les archives de Subaru, dans les années 1990, la marque cherchait à élargir sa clientèle et s’est aperçue que la communauté LGBTQI+, adepte des activités de plein air, affectionnait particulièrement les Legacy Outbacks.

Subaru a alors mis en place une stratégie marketing discrète, presque codée : des messages que la majorité des gens ne remarquaient pas, mais qu’un regard queer pouvait saisir. Quand je suis arrivé en Suisse, déjà fasciné par les Forester et Legacy des années 90 qui ont marqué mon enfance, j’ai été intrigué par cette ambiguïté propre à la marque — à la fois prisée par les homosexuel.les et par les hétéros des montagnes. Mon Forester est devenu à la fois mon atelier et le moyen de transporter des œuvres. Son moteur boxer hybride, issu de l’aéronautique, conserve la sonorité authentique des Subaru — un son que je reconnaîtrais entre mille.»

– Alfredo Aceto

ALFREDO ACETO

Naviguant entre sculpture, dessin, photographie et installation, le travail d’Alfredo Aceto (né en 1991 à Turin, Italie, vit et travaille entre Genève et Paris) explore des récits intimes et collectifs, où le corps, la mémoire et la fiction occupent une place centrale. Inspiré par la psychanalyse, la littérature et les études de genre, il façonne des œuvres traversées par des tensions émotionnelles et des zones d’ambiguïté. Il est représenté par les galeries Andersen’s Contemporary (Copenhague), HUA International (Berlin, Pékin), Lange + Pult (Auvernier, Genève), Parliament Unlimited (Paris). 

 
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L’Œuvre de Pol Le Vaillant L’Œuvre de Pol Le Vaillant

L’Œuvre de Philippe Davet

Une oeuvre ou un artiste qui a marqué la carrière d’un marchand. Philippe Davet, directeur associé de Blondeau & Cie à Genève, conseille collectionneurs et institutions en art moderne et contemporain. Il nous présente ici son souvenir autour d’une œuvre de Louise Lawler.

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Une œuvre ou un·e artiste qui a marqué·e la carrière d’un marchand.

Philippe Davet, directeur associé de Blondeau & Cie à Genève, conseille collectionneurs et institutions en art moderne et contemporain. Il nous présente ici son souvenir autour d’une œuvre de Louise Lawler.

«À l’automne 2002, la galerie Metro Pictures nous a proposé l’œuvre Helms Amendment de Louise Lawler datant de 1989. Il s’agit d’une installation composée de 94 photographies en noir et blanc encadrées. Chacune d’entre elles représente un gobelet en plastique identique, accompagnée de six textes à fixer au mur.

Le 14 octobre 1987, le Sénat américain a adopté un amendement stipulant :

«Aucun des fonds mis à disposition des Centers for Disease Control en vertu de la présente loi ne doit être utilisé pour fournir des supports d'éducation, d'information ou de prévention sur le sida qui promeuvent ou encouragent, directement ou indirectement, les activités sexuelles homosexuelles.»

94 sénateurs ont voté OUI. 2 ont voté NON et 4 se sont abstenus.

Dès lors, le Sénat américain a interdit toute dépense liée à la prévention des risques liés au sida alors même que cette épidémie causait des ravages aux États-Unis.

Les photographies des gobelets portent, sur le passe-partout, le prénom et le nom de chaque sénateur ayant voté oui. Les textes fixés au mur précisent la teneur de l’amendement et indiquent le nom de chaque sénateur ayant voté non ou s’étant abstenu.

Marc Blondeau et moi-même, n'ayant jamais vu l’œuvre de nos yeux, avons suggéré à la galerie Metro Pictures à New York d’organiser une exposition de Louise Lawler dans notre espace en y incluant cette œuvre extraordinaire. Cette exposition deviendra la première mini-rétrospective de l’artiste avec une quinzaine d’œuvres datant de 1980 à 2003 et la première exposition que j’ai organisée au 5, rue de la Muse.

Des années plus tard, un jeune curateur m’a confié que cette œuvre l’avait ému aux larmes lors de sa visite de l’exposition de mars 2003. L’art a de multiples fonctions qui ne se limitent pas à une esthétique ou à une technique : il peut également nous interroger sur des décisions politiques, nous faire réagir et peut-être et surtout nous aider à réfléchir.

En juin 2016, nous avons présenté Helms Amendment à Art Basel Unlimited accompagnés de mon fils de 13 ans qui était venu nous aider pour l’accrochage. Deux-trois musées américains se sont montrés intéressés. Finalement, la Collection Pinault l’a acquise, et l’œuvre a été exposée lors de l’ouverture de la Bourse de Commerce à Paris, en mai 2021.»

 

— Philippe Davet

 
 
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Rencontre Avec Jonas Nicollin Rencontre Avec Jonas Nicollin

Camille Abèle · FMAC – Fonds d’art contemporain de la Ville de Genève

En 2022, le Fonds d’art contemporain de la Ville de Genève (FMAC) quitte le Bâtiment d’art contemporain (BAC) et prend ses quartiers à l’Écoquartier de la Jonction dans de nouveaux espaces d’exposition de près de 300 m² offrant désormais une visibilité et surtout une opportunité de présenter aux Genevois-e-s sa riche collection d’art contemporain.

Camille Abèle

Responsable du FMAC depuis 2024, Camille Abèle est historienne de l’art, licenciée ès lettres de l’Université de Genève. Son engagement dans la scène culturelle s’est concrétisé depuis une vingtaine d’années dans les domaines de la conservation du patrimoine, du journalisme et de la programmation culturelles avec une approche assurément interdisciplinaire et un intérêt marqué pour la création indépendante.

Quelle est la mission principale du FMAC ?

Le FMAC est avant tout une institution publique qui soutient la création locale et ses acteurs dans le domaine de l’art contemporain. Par le biais de sa collection, il acquiert régulièrement, et ce depuis 1950, des œuvres à des artistes actives et actifs à Genève ou à des galeries et lieux d’art ; il organise également des concours d’art public visant à l’embellissement de l’espace public et à la valorisation du territoire genevois. Ces œuvres sont en quelque sorte le reflet d’un état des lieux et à long terme constituent une petite (car non exhaustive) histoire des arts visuels à Genève et représentent un riche patrimoine artistique commun désormais accessible au public dans nos espaces à l’Ecoquartier de la Jonction.

Combien d’œuvres sont acquises environ chaque année et comment se fait cette sélection ?

Le FMAC acquiert en moyenne une cinquantaine d’œuvres ou ensembles d’œuvres par année, mais davantage qu’un nombre, il s’agit d’un budget, d’un crédit d’investissement, voté par le Conseil municipal sur une durée de 5 ans. Ce qui permet au FMAC de réaliser ces acquisitions ainsi que les commandes d’art public pour la Ville. Deux commissions spécifiques d’experts externes se réunissent plusieurs fois par an. Ils donnent des préavis sur les projets d’art public ou les dossiers d’acquisitions à l’attention de l’actuelle magistrate chargée du Département de la Culture.

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Comment voyez-vous le rôle du FMAC dans l’écosystème artistique local ?

Nous nous rendons compte de son importance, notamment par le nombre de propositions que nous recevons à chaque commission (plus d’une cinquantaine de dossiers pour des acquisitions, ainsi que les nombreux projets d’art dans l’espace public en cours et à venir). Outre la question du soutien aux artistes et à la création locale, – qui est l’un des pivots fondateurs de la constitution du Fonds – le FMAC favorise les accès et sensibilise les Genevois à l’art contemporain. Avec plus de 300 œuvres exposées dans la ville, le FMAC est un véritable musée à ciel ouvert. Notre espace d’exposition permet aussi de valoriser cette collection auprès d’un public large à travers un programme annuel qui favorise les liens avec la scène et les artistes de l’art contemporain à Genève.

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Studio Visit Jonas Nicollin Studio Visit Jonas Nicollin

Caroline Bachmann a développé une pratique de la peinture qui aborde les grands thèmes du XIXe siècle

Dans son atelier de Cully, face au lac Léman, Caroline Bachmann a développé une pratique de la peinture qui aborde les grands thèmes du XIXe siècle: portraits, paysages, natures mortes, peintures historiques. Longtemps engagée dans des projets collectifs et conceptuels, elle a opéré un tournant radical en 2013 en se consacrant exclusivement à la peinture et notamment aux paysages qui l’entourent.

Peindre le Léman depuis la fenêtre de sa maison d’enfance, partager son temps entre la Suisse et Berlin, penser la peinture comme une partition sensible: voilà quelques-unes des lignes de force d’un travail qui a récemment été récompensé par le prix Meret Oppenheim (2022) et des expositions importantes au Crédac ou à la Kunsthaus Glarus. Dans cette conversation, elle revient sur son processus créatif, la discipline qu’elle s’est imposée, mais aussi son quotidien d’artiste après avoir quitté l’enseignement.

Pourriez-vous décrire votre processus créatif pour ces peintures du Léman?

Le choix de ce sujet est venu tout simplement de la proximité du lac. J’ai passé toute mon enfance devant lui, dans la maison d’à côté de celle que j’habite aujourd’hui. Je crois que ce paysage m’a imprégnée dans une dimension presque physique et inconsciente, avec une charge de souvenirs très forte. Quand je suis revenue vivre à Cully, cette physicalité m’est apparue comme une évidence: il fallait que je prenne en charge cette relation avec ce paysage.

Ce qui m’intéresse, c’est la relation directe entre ma position dans l’espace et ce que je vois. Je dessine debout, face au lac, très rapidement. Tout est fluide, immédiat: une feuille A4 verticale, quelques lignes, et ce que je ressens. Pas de naturalisme. Dans la spontanéité du geste, il y a quelque chose de juste, d’irréductible. Ce sont des notations presque musicales, qui me permettent ensuite de transposer en peinture. Ces dessins, ce sont des partitions.

Et comment ces partitions deviennent-elles des peintures?

Je travaille les paysages lémaniques sur quatre formats de toiles, c’est une décision qui simplifie mon travail et me permet de me concentrer sur la peinture elle-même. J’applique le dessin sur une toile préparée avec une couche de terre de Sienne. C’est là que je pose toutes les valeurs, du clair au foncé. Cette première étape est monochrome, très structurée. Ensuite, je commence à introduire la couleur, qui vient transformer ces valeurs et ouvrir l’espace.

Je ne peux pas peindre directement devant le sujet. Le contact direct avec le paysage me paralyse, il me fige. Alors que dans l’atelier, je peux puiser dans une mémoire de sensations, avec une liberté totale. Je peux déplacer, tester, déformer, inventer. Mon objectif n’est pas de restituer une image du réel, mais une émotion invisible. Le paysage n’est qu’un support, un véhicule. C’est comme une navette spatiale qui me permet de voyager.

Comment organisez-vous votre travail entre Berlin et Cully?

Quand j’enseignais encore, j’ai mis en place ce système de va-et-vient entre mes deux ateliers. Aujourd’hui je le poursuis, et c’est devenu un rythme de travail idéal. À Berlin, j’ai plus d’espace pour les grands formats. Je peins pendant trois semaines et ensuite je reviens à Cully, où m’attendent les peintures abandonnées un mois plus tôt, sèches et prêtes à être reprises.

Ce système est à la fois stressant et très fonctionnel. Stressant, parce qu’il n’y a pas de pause — tout s’enchaîne. Mais c’est précieux aussi: quitter une toile pendant un mois permet de la revoir avec un regard lavé, plus clair. Cela m’évite de m’enfermer dans une seule manière de faire. Et puis, je garde un attachement particulier à Cully.

Depuis 2021–2022, vous travaillez avec les galeries Gregor Staiger et Meyer Riegger. Comment expliquez-vous cette reconnaissance relativement tardive?

Il y a plusieurs raisons. La principale est que j’ai pris une décision radicale: me consacrer exclusivement à la peinture, et éliminer tout le reste. Pendant longtemps, j’ai participé à des projets collaboratifs, plutôt conceptuels, qui étaient stimulants mais aussi très complexes à identifier. Vers 2013, j’ai pris la décision de me concentrer uniquement sur les problèmes picturaux, quitte à devenir monomaniaque! Je ne savais pas où cela allait me mener, cela demande du temps, de la patience. Il a fallu presque dix ans pour que cette série prenne forme. L’exposition à la Kunsthaus Glarus a été un moment de synthèse important, une sorte de bascule. Ensuite, tout s’est aligné: les galeries, le prix Meret Oppenheim, l’exposition au Crédac… On pourrait presque dire que c’était une constellation astrologique.

En parallèle, vous avez arrêté votre enseignement à la HEAD. Pourquoi?

J’ai enseigné de 2007 à 2022. C’était une expérience essentielle, très formatrice, parce qu’elle m’a obligée à clarifier mes idées. Quand on enseigne, on a une responsabilité: il faut réfléchir pour transmettre, et ce travail de réflexion m’a aidée à structurer ma propre pratique. Mais à partir du moment où j’ai commencé à travailler avec deux galeries, j’ai compris qu’il fallait choisir. J’ai décidé de me consacrer entièrement à la peinture. C’était un moment d’accélération: me libérer de toutes les tâches administratives, logistiques, pédagogiques, pour ne garder que le temps du travail en atelier.

Quel regard portez-vous sur la scène suisse et romande?

Je n’ai jamais pensé en termes de scène locale. Même enfant, mon jeu préféré était de parler des langues étrangères sur les quais de Cully. J’ai toujours relié ma réalité à d’autres mondes. Cela dit, je crois beaucoup aux environnements proches.

À la HEAD, j’encourageais l’école à collaborer avec les artistes voisins, à voir ce qui se passait tout près. Parce que ce terreau est précieux, il nourrit et enrichit. Pour moi, c’est aussi important que les échanges internationaux. L’un ne remplace pas l’autre: il faut penser les deux simultanément.

 

Vous avez aussi cofondé la Kunsthalle Marcel Duchamp avec Stéphane Banz. Pouvez-vous nous raconter la génèse de ce projet?

Ce projet est né d’une succession de coïncidences incroyables. En travaillant sur Étant donnés de Duchamp, nous avons découvert que la cascade peinte se trouvait… dans le Lavaux, juste à côté de chez nous! De là, tout s’est enchaîné: le symposium avec le Philadelphia Museum of Art, puis la création de la Kunsthalle Marcel Duchamp, un espace d’exposition miniature et autonome devant notre maison. Pendant quatre ans, nous avons consacré une immense partie de notre temps à Duchamp. Et, c’est cette recherche qui m’a ramenée à la peinture. Je voulais centrer mon travail sur une pratique qui ne se base pas sur la réalisation d’une idée, mais qui prenne sens et forme au moment de sa réalisation. Et j’ai trouvé, dans les peintres outsiders new-yorkais que Duchamp fréquentait, des références qui me permettaient de contourner le cul-de-sac de l’avant-garde.

Quels sont vos projets actuels?

Je travaille à Berlin et à Cully sur une série consacrée au Lake Geneva… dans le Wisconsin. J’y ai marché quelques jours, j’ai dessiné, et j’ai découvert tout un imaginaire lié aux migrations suisses des XVIIe et XVIIIe siècles avec des lieux comme le Como Lake, Interlaken Drive… C’est une histoire de déplacement, de nostalgie, de désir d’ailleurs. Le paysage devient un lieu de mémoire, mais aussi de perte et d’oubli.

Un lieu où vous rêveriez d’exposer?

Le Louisiana Museum, au Danemark. J’y suis allée à vingt ans, et ça a été un choc esthétique et physique. L’architecture en briques, les espaces ouverts, la relation au paysage… À l’époque, c’était un lieu conçu pour l’échange, sans boutique, sans filtre. Un musée qui donnait le sentiment que l’art faisait partie de la vie.

Un artiste avec qui vous aimeriez collaborer?

Robert Gober, j’aime son travail, son rapport à la narration, aux signes et à la tridimensionnalité. Sa force poétique est toujours une surprise.

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