Rencontre avec un artiste en plein montage de son prochain film et chez qui lieu de vie et lieu de travail se confondent
En démarrant sa carrière artistique avec le dessin et la vidéo, deux pratiques économiques en termes d’encombrement, Denis Savary s’affranchissait de l’atelier. Pour lui, l’espace de création est celui où il se trouve. Rencontre avec un artiste en plein montage de son prochain film et chez qui lieu de vie et lieu de travail se confondent.
Des bibliothèques remplies de catalogues et de livres, un coin cuisine, un banc de montage vidéo, des sculptures qui accrochent la lumière… C’est un atelier comme il en existe à peu près partout. À un détail près: un étrange bassin en béton recouvert de mosaïques occupe un bon tiers de la pièce.
À l’origine, le réservoir était destiné à la teinture industrielle avant d’être décoré par le précédent locataire, à l’époque la galerie Muro gérée par Tindaro Gagliano et José Muro. «L’endroit a ensuite été transformé en une sorte de loft», explique Denis Savary dans son atelier de Verntissa, la coopérative pour artisans de Vernier.
Au rez-de-chaussée, celui de Sylvie Fleury se trouve dans l’ancienne salle d’exposition de la galerie. Celui de Savary, qu’il occupe depuis 2017 lorsqu’il s’est installé entre Londres et Genève, est situé juste au-dessus. «Mes espaces de travail se sont toujours confondus avec ceux dans lesquels je vivais. Cela remonte à ma chambre chez mes parents, à Granges-Marnand, où sont nées mes premières expérimentations artistiques.» Une logique cocooning entendue au sens large, le village où l’artiste vit alors devenant aussi un lieu d’expérimentation.
C’est à Granges-Marnand que Denis Savary a produit ses premiers films, comme celui au premier plan duquel un joueur de vielle à roue égrène ses mélodies, tandis qu’au fond des motocross tournent dans une gravière. «Je ne considère pas l’atelier comme un espace fixe. Il est là où je vis. J’ai toujours été partagé entre plusieurs lieux.
Au début, juste après mes études, je suis parti vivre à Paris tout en ayant un pied-à-terre à Lausanne où je revenais régulièrement pour enseigner. Plus récemment, ma vie s’est déployée entre trois endroits: la Sicile, Londres et ce studio, ici, à Vernier.
Chacun était à la fois un espace de vie et de travail. À Santo Stefano di Camastra, en Sicile, je réalisais avec Tindaro mes premières pièces en céramique auprès d’artisans locaux. La Sicile était mon atelier. À Londres, j’étais en résidence d’artiste dans un des ateliers-logements Landis & Gyr, un séjour qui s’est prolongé jusqu’au confinement de 2020. C’est cette circulation permanente qui façonne profondément ma manière de travailler.»
Maison de poupée
Après s’être longtemps consacré à la sculpture, l’artiste a repris le dessin, dont il noircit des cahiers entiers, et la vidéo. «C’est une manière de revenir à ce qui fonde ma pratique. Le dessin et la vidéo ont toujours été à l’origine de mes projets d’expositions et de mes objets. Depuis quelque temps, j’engage une démarche qui consiste à transposer certaines de mes sculptures dans le médium vidéo, en explorant ce que leur passage à l’image en mouvement produit.»
Dans l’atelier de Vernier, on retrouve la villa inspirée de celle de Granges-Marnand en format maison de poupée gigantesque avec ses volets brun-vert et son crépi rose Provence. La sculpture fait partie d’une série de trois bâtiments en modèle réduit, exposés à la galerie Maria Bernheim à Zurich en 2021 et dont les architectures bancales rappellent les décors du cinéma expressionniste allemand des années 1920. «Pour mon film Blood on the Dining-Room Floor, j’avais projeté sur les murs de la maison Le Must, une vidéo réalisée dans la discothèque de mon village, dont elle reprend le nom, où j’avais filmé le ballet des jeux de lumière sur une piste de danse vide. Pour moi, cette boîte de nuit représentait à la fois une échappatoire et un lieu de solitude.
La maison, c’est le centre de cette expérience et le lien: c’est d’elle que je sortais pour filmer et où je revenais pour voir ce que j’avais tourné. Elle était devenue un dispositif cinématographique», continue Denis Savary qui mis en suspens sa pratique de la vidéo en 2010 avec l’avènement des caméras HD. «Je filmais avec une caméra Mini-DV. J’aimais beaucoup cette petite JVC très compacte qui tenait dans la poche. J’étais aussi très attaché au format d’image, ce fameux 4/3. Il y avait également la texture propre à cette image numérique: ces couleurs saturées, légèrement baveuses. Tout cela est devenu progressivement obsolète avec l’arrivée des images d’une netteté extrême et du nouveau format 16/9 imposé par les nouvelles caméras.».
Vagabonds des airs
L’artiste se tourne dès lors vers la danse, réalise des poupées, expérimente la résine, la céramique et le verre. Il filme toujours, mais de manière sporadique et sur des projets spécifiques. «Je suis vraiment revenu au film en 2018, avec le projet Roma Roma Roma, reprend l’artiste au sujet de cette performance dont les acteurs sont des ballons à air chaud télécommandés, filmés vagabondant dans les rues de la Vieille-Ville de Genève. «J’ai eu envie de travailler avec le photographe et réalisateur de documentaires Jean Revillard, qui avait notamment suivi l’aventure de Solar Impulse de Bertrand Piccard. Je trouvais amusant de lui proposer un contre-pied à cette épopée technologique.
Pour moi, ces mini-montgolfières qui déambulaient péniblement dans les ruelles relevaient véritablement de la sculpture, avec quelque chose de fellinien.» Issues d’une commande publique, les sept montgolfières entièrement blanches de Denis Savary appartiennent ainsi à la Ville de Genève (collection du FMAC). Leur protocole de prêt spécifie que chacune de leurs sorties doit être filmée.
Ce fut le cas notamment à Albissola en Italie à la Casa Jorn ou encore l’année dernière au sein de l’oculus du campus Rolex à l’EPFL. «Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont ces mini-ballons activent un lieu, et réciproquement. L’environnement devient dès lors une composante essentielle de la pièce.»
Musique d’orage
Dans l’atelier de Vernier, deux anciennes sculptures démontées attendent leur réactivation cinématographique. Un lit, d’après Tommaso Marinetti, exposé en 2022 au MAMCO. Une adaptation en format géant de la tablette tactile imaginée par le père du futurisme appelée à devenir la scène d’un film érotique. Et une Kitchenette agrandie aux parois légèrement matelassées et recouverte d’un tissu argenté présenté une première fois à la Kunsthalle de Berne en 2012 et une seconde fois sous forme «éclatée» au Centre culturel suisse en 2016.
«Je suis en train de travailler dessus avec Arnaud Dezoteux, un artiste français qui fait pas mal d’installations vidéo et des mappings sur des objets. On s’est mis à parler «cuisine» car il a réalisé cette installation vidéo intitulée Sweet Routine (darty-auteur@urssaf.fr), 2024. Nous sommes en train d’imaginer comment remonter les éléments de cette cuisine d’une manière radicalement différente, en nous inspirant des présentoirs de PLV (publicité sur le lieu de vente), afin d’en faire le support d’une projection vidéo mappée autour du logo de Darty.»
L’année prochaine, Denis Savary présentera une exposition monographique au Centre d’art de Liège, pensée comme le prolongement de son exposition Nashville au KBCB de Bienne en 2025. Cet ancien garage liégeois de 500 m² accueillera non seulement une exposition, mais servira également de décor et de lieu de tournage pour un nouveau film. «L’exposition s’articulera autour de la question de l’orage. Parmi les œuvres présentées figurera un jukebox que nous sommes en train de finaliser. Conçu à l’origine pour le KBCB, il constituait un hommage à Susan Hiller, avec qui je partageais alors l’exposition. Son contenu est exclusivement composé d’enregistrements sélectionnés avec Madeleine Leclerc, conservatrice en ethnomusicologie au MEG à Genève.
Ensemble, nous avons constitué une playlist à partir d’un seul motif: l’orage. Cette manière de composer une collection à travers un thème est devenue le point de départ du projet. L’idée est de transformer cet ancien garage en une véritable «boîte à tonnerre», et d’en faire le décor d’un film.»
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Emmanuel Grandjean
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Jonas Marguet, @jonasmarguet