Une sélection d’œuvres à travers l’espace public genevois – Troisième édition
Art Public, une séléction d’oeuvres à travers l’espace public genevois.
Henri Presset, Figure XII A, 1975
Collection du Fonds d'art contemporain de la Ville de Genève (FMAC)
Quai du Mont-Blanc, face à la jetée des Pâquis, 1201 Genève
Près de 300 oeuvres du FMAC – la collection d’art contemporain de la Ville de Genève – sont visibles dans l’espace urbain. Le FMAC vous emmène en balade et vous permet de découvrir les oeuvres d’art dans les rues de la cité. Vous pouvez désormais situer celles qui se trouvent autour de vous, les identifier ou lire quelques notes explicatives. Visitez un véritable musée à ciel ouvert.
Les œuvres sélectionnées ici sont issues des collections des Fonds d’art contemporain de la Ville et du Canton de Genève (FMAC et FCAC).
Renée Levi, Le tapis volant, 2001-2003
Collection du Fonds cantonal d'art contemporain du Canton de Genève (FCAC), Collège de Montbrillant, rue de Montbrillant 29, 1201 Genève
Claire Perzoff-Bovy, sans titre, 1969
Collection du Fonds d'art contemporain de la Ville de Genève (FMAC), Bâtiment municipal des Asters, entrée, rue de la Servette 100, 1202 Genève
John M Armleder, sans titre, 2010
Collection du Fonds cantonal d'art contemporain du Canton de Genève (FCAC), Collège de Drize, route de Drize 8, 1227 Carouge
Gérard Musy, Perron IV, 1969-1974
Collection du Fonds d'art contemporain de la Ville de Genève (FMAC), Place du Perron, rue du Perron, 1204 Genève
Pieter Vermeersch, sans titre, 2016
Collection du Fonds d'art contemporain de la Ville de Genève (FMAC), École de Chandieu, hall d'entrée, rue Chandieu 10, 1202 Genève
Heinrich Richard Reimann, Géométrie, 1977-1979
Collection du Fonds d'art contemporain de la Ville de Genève (FMAC), Ensemble locatif, terrasse et entrée, rue Jean-Charles-Amat 6, 1202 Genève
Make it stand out
Whatever it is, the way you tell your story online can make all the difference.
François Morellet, Le Valais et ses hasards, 1998
Collection du Fonds d'art contemporain de la Ville de Genève (FMAC), Tunnel du Valais, rue du Valais, 1202 Genève
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Alexia Maggioni
Comment Louise Bonnet vit-elle son succès américain et son attachement à la Suisse à travers son parcours artistique?
Comment Louise Bonnet vit-elle son succès américain et son attachement à la Suisse à travers son parcours artistique?
Arrivée à Los Angeles il y a 32 ans, elle y découvre une scène artistique qui deviendra son terrain d’expression. Trois décennies plus tard, son travail est représenté par Gagosian et exposé dans les plus grandes institutions. Comment Louise Bonnet vit-elle son succès américain et son attachement à la Suisse à travers son parcours artistique?
Vous avez été diplômée de la HEAD en graphisme en 1994 et avez travaillé aux Studios Lolos à Genève. Quels souvenirs gardez-vous du milieu artistique genevois de cette époque?
La HEAD, qui s’appelait encore l’École des arts décoratifs, venait d’ouvrir une filière consacrée à l’illustration et à la bande dessinée, moins centrée sur le graphisme traditionnel, les logos ou la calligraphie. J’y ai côtoyé notamment Zep, Pierre Wazem ou encore Helge Reumann. Nous avions le sentiment qu’un vent nouveau soufflait sur l’institution. Cette ouverture nous a permis de rencontrer des auteurs de bande dessinée et des dessinateurs de presse déjà bien établis, comme Aloys, Mix & Remix, Chappatte, Poussin ou Exem. Soudain, nous réalisions qu’il était peut-être possible de vivre du dessin.
Les Studios Lolos, où j’ai commencé au début des années 1990, constituaient eux aussi un environnement extrêmement stimulant. On y croisait notamment les cinéastes Patricia Plattner et George Schwizgebel, et Nicolas Bouvier venait régulièrement déjeuner à l’Aigle d’Or à Carouge, juste en bas de chez nous. Nous étions entourés de personnalités passionnantes. Cette communauté de dessinateurs entretenait parfois un certain complexe d’infériorité, et je m’inclus volontiers dans cette catégorie «d’artistes de bas étage», par opposition aux artistes issus des Beaux-arts. Pourtant, elle était d’une bienveillance et d’une générosité remarquable. Les plus expérimentés étaient toujours prêts à aider les nouveaux venus, ce qui n’était pas forcément le cas dans d’autres disciplines artistiques.
J’appréciais également le fait que Genève fasse largement appel aux illustrateurs locaux pour ses affiches, ses brochures ou ses campagnes de communication, que ce soit pour les Services industriels, les Hôpitaux universitaires ou d’autres institutions. Une pratique que je n’ai pas beaucoup vue ailleurs.
En 1994, vous partez pour Los Angeles. Au départ pour une année seulement. Finalement, vous vous y installez et y construisez toute votre carrière. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’y rester? N’avez-vous jamais songé à revenir?
Je suis partie avec l’idée de passer une année à Los Angeles, simplement pour changer d’air. Mais je suis immédiatement tombée sous le charme de la ville telle qu’elle était dans les années 1990. L’atmosphère y était empreinte d’enthousiasme, de possibilités infinies, d’une absence presque totale d’amertume ou de jugement. Il y avait aussi l’espace, la lumière… Très vite, j’ai su que je voulais y rester.
© Louise Bonnet – Photo: Jeff Mclane
Vous avez choisi de vous consacrer pleinement à la peinture après votre participation à une exposition organisée par Shepard Fairey au Subliminal Projects, à Los Angeles, en 2008. Auriez-vous pris ce tournant si vous étiez restée à Genève? Et qu’est-ce qui vous a convaincue de vous lancer dans l’art?
Je pense que c’est précisément ce climat d’ouverture, ainsi que les personnes que j’ai eu la chance de rencontrer, qui m’ont permis de comprendre que ce qui me passionnait réellement, c’était dessiner et peindre, et non le versant commercial du graphisme ou de l’illustration, qui consiste avant tout à satisfaire un client.
Autour de moi, je voyais des gens décider de faire exactement ce qu’ils avaient envie de faire, sans se soucier d’une quelconque échelle sociale, de la séniorité ou d’une forme d’autocensure. Si cela fonctionnait, tant mieux. Sinon, ils essayaient autre chose. Cette liberté m’a profondément marquée. Aux États-Unis, et peut-être plus encore à Los Angeles, les gens sont également beaucoup plus enclins à soutenir et à financer des projets un peu audacieux dans lesquels on se lance sans filet.
Votre carrière prend un véritable essor lorsque vous abandonnez l’acrylique au profit de la peinture à l’huile. Votre première exposition personnelle chez Nino Mier, à Los Angeles, en 2016, rencontre un immense succès. Comment expliquez-vous cette évolution?
À un moment donné, j’ai senti que mon travail fonctionnait, mais qu’il lui manquait encore quelque chose. J’ai alors pris la décision de faire taire cette petite voix intérieure qui ne cessait de me demander: «Qu’est-ce que Guston en penserait? Est-ce que c’est juste? Fait-on vraiment les choses de cette manière?» Il m’a fallu du temps pour reconnaître l’instant précis où ces pensées apparaissent et parvenir à les chasser. Elles reviennent sans cesse, sous d’autres formes parfois très inattendues.
À mes yeux, près de 90 % du travail d’un artiste consiste justement à apprendre à maîtriser cette voix. Le passage à la peinture à l’huile est directement né de ce processus. Je n’en avais jamais fait auparavant. Je me suis simplement dit: «Je vais sûrement tout faire de travers, mais peu importe.» Lorsque j’ai découvert cette technique, ce fut comme découvrir le feu. Tout s’est soudainement mis en place.
Louise Bonnet et Elizabeth King : De Anima, 7 mai–7 septembre 2025
Swiss Institute, 38 St Marks Place, New York, NY 10003
Vous êtes aujourd’hui représentée par les galeries Gagosian et Max Hetzler. Vos œuvres ont rejoint les collections du LACMA et du MOCA à Los Angeles, de l’ICA de Miami, mais aussi du Moderna Museet de Stockholm et du MAMCO à Genève. En revanche, sauf erreur, vous n’avez jamais bénéficié d’une grande exposition institutionnelle en Suisse. Le regrettez-vous?
Oui et non. Je comprends assez bien ce que j’ai moi-même ressenti lorsque je vivais encore à Genève. J’ai peut-être tort, mais je crois qu’il existe toujours une frontière assez nette entre L’ART en lettres capitales, souvent perçu comme quelque chose de très conceptuel, de très intellectuel, accompagné d’une thèse de 400 pages et d’un certain pedigree, et une pratique plus instinctive.
Je tiens à préciser que je n’ai absolument rien contre cet art conceptuel. Au contraire, je l’admire profondément. Mais mon travail ne se situe pas là. Il ne naît pas dans le cerveau. Il naît dans le corps, dans ses pulsions les plus brutes, incontrôlables et parfois exaspérantes. Je crois que cette dimension met parfois les gens mal à l’aise. Elle révèle peut-être une facette d’eux-mêmes que ceux qui apprécient mon travail préféreraient ne pas voir apparaître.
La vie à Los Angeles est très différente de celle de Genève. Qu’est-ce qui vous manque de la Suisse? Et qu’est-ce qui ne vous manque pas du tout?
La langue me manque énormément. Mes plus vieux et mes meilleurs amis se trouvent en Suisse. Les musées y sont magnifiques. Le tram, Migros, le lac… toutes ces choses du quotidien me manquent aussi. En revanche, je ne regrette pas une certaine forme de censure calviniste que je ressentais parfois.
Je garde le souvenir d’une inquiétude diffuse: celle d’être ridicule, d’être jugé, de suivre des rails par peur de l’inconnu. Cela dit, la vie à Los Angeles a beaucoup changé. Peut-être que mon côté suisse refait surface, mais je trouve qu’aujourd’hui la ville est devenue plus chaotique et imprévisible, d’une manière parfois éprouvante. Je sens que je voudrais me rattacher à l’Europe, peut-être.
© Louise Bonnet – Photo: Charlie White
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Emmanuel Grandjean
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Jeff McLane
Courtesy Gagosian
Dans le Genève de Rexhep Rexhepi, l’art du geste et de la création
ÀGenève, certaines personnalités contribuent discrètement mais durablement à façonner le paysage créatif de la ville. Rexhep Rexhepi en fait partie. Fondateur de sa propre marque, installée au cœur de la Vieille-Ville, il a développé depuis Genève une pratique horlogère reconnue internationalement, fondée sur l’exigence du geste, la transmission des savoir-faire et une recherche constante d’expression personnelle. Son parcours témoigne de la vitalité d’une scène locale où artisanat, innovation et regard contemporain se nourrissent mutuellement.
Au fil des années, il a constitué dans le centre historique de la ville un ensemble d’ateliers où chaque composant est conçu, fabriqué, décoré et assemblé sur place. Dans une industrie largement organisée autour de la sous-traitance, cette approche intégrée demeure une exception. Bien plus qu’un lieu de production, cet écosystème participe activement à la vitalité d’un quartier auquel il a insufflé une nouvelle énergie. Portés par une équipe particulièrement jeune, les ateliers de Rexhep Rexhepi sont aussi des lieux de transmission et d’apprentissage, accueillant chaque année de nouveaux apprentis.
Arrivé à Genève dans son enfance, Rexhep Rexhepi a construit un parcours guidé par une quête constante de précision, de rigueur et d’indépendance. À travers ses créations, aujourd’hui reconnues parmi les plus importantes de la scène horlogère contemporaine, il défend une approche profondément personnelle du savoir-faire, où chaque détail porte la marque d’une vision.
Mais son univers dépasse largement le champ de l’horlogerie. Collectionneur passionné, attentif aux formes contemporaines de création, il entretient depuis longtemps un dialogue nourri avec l’art contemporain et le design. Dans ses ateliers, des œuvres de Fabrice Gygi ou de Not Vital côtoient des pièces de mobilier pointues réunies au fil du temps, au gré de rencontres et d’affinités nouées avec des acteurs de la scène locale tels que Frédéric Ormond d’Ormond Éditions ou Boris Liger de la galerie Domum.
L’ensemble constitue moins une collection au sens classique qu’un environnement de pensée, où les œuvres, les objets et les savoir-faire se répondent à travers des questions communes de matière, de construction et de regard.
Pour ce Tour By, il nous ouvre les portes de son Genève et partage quelques-unes de ses bonnes adresses.
ANDREA’S
Route de Florissant 51, 1206 Genève
«Andrea’s est une adresse qui compte beaucoup pour moi. À l’époque où mon atelier se trouvait à l’avenue Krieg, j’y allais très souvent. Même si je me suis installé en Vieille-Ville il y a une dizaine d’années, j’aime toujours y revenir. On y mange une excellente côte de bœuf, la terrasse est élégante sans en faire trop, et l’ambiance est restée chaleureuse, familiale, un vrai restaurant de quartier. C’est un lieu qui évoque beaucoup de souvenirs et où je me sens toujours un peu chez moi.»
WILDE
Boulevard Georges-Favon 19, 1204 Genève
«Wilde est une galerie que j’aime pour son engagement envers de jeunes artistes contemporains, notamment locaux. La programmation est éclectique et réserve souvent de belles découvertes. L’esprit est simple et chaleureux, avec une vraie fidélité dans le temps envers les artistes. J’aime aussi l’énergie du lieu lors des événements, le restaurant Anouch, juste à côté, prolonge naturellement cet esprit de convivialité avec une cuisine inspirée et généreuse.»
PARC LA GRANGE
Quai Gustave-Ador, 1207 Genève
«J’aime venir au parc La Grange dès que j’en ressens le besoin. Comme j’habite aux Eaux-Vives, j’y vais souvent en famille, avec les enfants et le chien. C’est un endroit où je me sens immédiatement apaisé. Les grands arbres centenaires, la nature en pleine ville et l’espace donnent envie de ralentir, de respirer et de profiter du moment. J’y retrouve une énergie particulière, une sensation d’ancrage qui me fait du bien. C’est un lieu simple, mais précieux, où je me reconnecte facilement à l’essentiel.»
ORMOND EDITIONS
Rue de la Scie 4/6, 1207 Genève
«Ormond Editions est un espace que j’aime pour sa sélection de designers, souvent confidentiels mais très pointus. On y découvre des pièces qui mettent en valeur un vrai sens du détail et des matériaux de grande qualité. J’aime cet univers où le savoir-faire, les textures et les associations de matières sont au cœur de la proposition, dans une atmosphère propice à la découverte. J’y suis d’autant plus attaché que Frédéric Ormond était mon voisin lorsque j’habitais à Rive.»
OSTERIA DELLA BOTTEGA
Grand-Rue 3, 1204 Genève
«Depuis que je me suis installé en Vieille-Ville il y a une dizaine d’années, Osteria della Bottega est devenue ma cantine. J’y retrouve à chaque fois l’accueil chaleureux de Francesco et Ilaria, qui ont su créer un lieu où l’on se sent immédiatement à l’aise. L’ambiance est familiale et les plats sont toujours préparés avec beaucoup de générosité et de savoir-faire. C’est une adresse en laquelle j’ai une totale confiance, au point d’y inviter régulièrement nos clients. Pour moi, elle incarne tout ce que j’aime dans la gastronomie italienne: la convivialité, la qualité et le plaisir de partager un bon repas.»
L’APPARTEMENT
Rue Pierre-Fatio 5, 1204 Genève
«L’Appartement est un lieu que j’apprécie pour sa sélection d’œuvres d’artistes internationaux, toujours pointue et variée. On y découvre de nouveaux artistes à chaque visite, dans un espace lumineux où les œuvres sont mises en scène avec soin, parfois en dialogue avec du mobilier choisi. C’est un lieu à la fois convivial et propice à la contemplation, où l’on prend le temps de regarder autrement.»
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Yann Abrecht
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Alexia Maggioni
Rencontre avec un artiste en plein montage de son prochain film et chez qui lieu de vie et lieu de travail se confondent
En démarrant sa carrière artistique avec le dessin et la vidéo, deux pratiques économiques en termes d’encombrement, Denis Savary s’affranchissait de l’atelier. Pour lui, l’espace de création est celui où il se trouve. Rencontre avec un artiste en plein montage de son prochain film et chez qui lieu de vie et lieu de travail se confondent.
Des bibliothèques remplies de catalogues et de livres, un coin cuisine, un banc de montage vidéo, des sculptures qui accrochent la lumière… C’est un atelier comme il en existe à peu près partout. À un détail près: un étrange bassin en béton recouvert de mosaïques occupe un bon tiers de la pièce.
À l’origine, le réservoir était destiné à la teinture industrielle avant d’être décoré par le précédent locataire, à l’époque la galerie Muro gérée par Tindaro Gagliano et José Muro. «L’endroit a ensuite été transformé en une sorte de loft», explique Denis Savary dans son atelier de Verntissa, la coopérative pour artisans de Vernier.
Au rez-de-chaussée, celui de Sylvie Fleury se trouve dans l’ancienne salle d’exposition de la galerie. Celui de Savary, qu’il occupe depuis 2017 lorsqu’il s’est installé entre Londres et Genève, est situé juste au-dessus. «Mes espaces de travail se sont toujours confondus avec ceux dans lesquels je vivais. Cela remonte à ma chambre chez mes parents, à Granges-Marnand, où sont nées mes premières expérimentations artistiques.» Une logique cocooning entendue au sens large, le village où l’artiste vit alors devenant aussi un lieu d’expérimentation.
C’est à Granges-Marnand que Denis Savary a produit ses premiers films, comme celui au premier plan duquel un joueur de vielle à roue égrène ses mélodies, tandis qu’au fond des motocross tournent dans une gravière. «Je ne considère pas l’atelier comme un espace fixe. Il est là où je vis. J’ai toujours été partagé entre plusieurs lieux.
Au début, juste après mes études, je suis parti vivre à Paris tout en ayant un pied-à-terre à Lausanne où je revenais régulièrement pour enseigner. Plus récemment, ma vie s’est déployée entre trois endroits: la Sicile, Londres et ce studio, ici, à Vernier.
Chacun était à la fois un espace de vie et de travail. À Santo Stefano di Camastra, en Sicile, je réalisais avec Tindaro mes premières pièces en céramique auprès d’artisans locaux. La Sicile était mon atelier. À Londres, j’étais en résidence d’artiste dans un des ateliers-logements Landis & Gyr, un séjour qui s’est prolongé jusqu’au confinement de 2020. C’est cette circulation permanente qui façonne profondément ma manière de travailler.»
Maison de poupée
Après s’être longtemps consacré à la sculpture, l’artiste a repris le dessin, dont il noircit des cahiers entiers, et la vidéo. «C’est une manière de revenir à ce qui fonde ma pratique. Le dessin et la vidéo ont toujours été à l’origine de mes projets d’expositions et de mes objets. Depuis quelque temps, j’engage une démarche qui consiste à transposer certaines de mes sculptures dans le médium vidéo, en explorant ce que leur passage à l’image en mouvement produit.»
Dans l’atelier de Vernier, on retrouve la villa inspirée de celle de Granges-Marnand en format maison de poupée gigantesque avec ses volets brun-vert et son crépi rose Provence. La sculpture fait partie d’une série de trois bâtiments en modèle réduit, exposés à la galerie Maria Bernheim à Zurich en 2021 et dont les architectures bancales rappellent les décors du cinéma expressionniste allemand des années 1920. «Pour mon film Blood on the Dining-Room Floor, j’avais projeté sur les murs de la maison Le Must, une vidéo réalisée dans la discothèque de mon village, dont elle reprend le nom, où j’avais filmé le ballet des jeux de lumière sur une piste de danse vide. Pour moi, cette boîte de nuit représentait à la fois une échappatoire et un lieu de solitude.
La maison, c’est le centre de cette expérience et le lien: c’est d’elle que je sortais pour filmer et où je revenais pour voir ce que j’avais tourné. Elle était devenue un dispositif cinématographique», continue Denis Savary qui mis en suspens sa pratique de la vidéo en 2010 avec l’avènement des caméras HD. «Je filmais avec une caméra Mini-DV. J’aimais beaucoup cette petite JVC très compacte qui tenait dans la poche. J’étais aussi très attaché au format d’image, ce fameux 4/3. Il y avait également la texture propre à cette image numérique: ces couleurs saturées, légèrement baveuses. Tout cela est devenu progressivement obsolète avec l’arrivée des images d’une netteté extrême et du nouveau format 16/9 imposé par les nouvelles caméras.».
Vagabonds des airs
L’artiste se tourne dès lors vers la danse, réalise des poupées, expérimente la résine, la céramique et le verre. Il filme toujours, mais de manière sporadique et sur des projets spécifiques. «Je suis vraiment revenu au film en 2018, avec le projet Roma Roma Roma, reprend l’artiste au sujet de cette performance dont les acteurs sont des ballons à air chaud télécommandés, filmés vagabondant dans les rues de la Vieille-Ville de Genève. «J’ai eu envie de travailler avec le photographe et réalisateur de documentaires Jean Revillard, qui avait notamment suivi l’aventure de Solar Impulse de Bertrand Piccard. Je trouvais amusant de lui proposer un contre-pied à cette épopée technologique.
Pour moi, ces mini-montgolfières qui déambulaient péniblement dans les ruelles relevaient véritablement de la sculpture, avec quelque chose de fellinien.» Issues d’une commande publique, les sept montgolfières entièrement blanches de Denis Savary appartiennent ainsi à la Ville de Genève (collection du FMAC). Leur protocole de prêt spécifie que chacune de leurs sorties doit être filmée.
Ce fut le cas notamment à Albissola en Italie à la Casa Jorn ou encore l’année dernière au sein de l’oculus du campus Rolex à l’EPFL. «Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont ces mini-ballons activent un lieu, et réciproquement. L’environnement devient dès lors une composante essentielle de la pièce.»
Musique d’orage
Dans l’atelier de Vernier, deux anciennes sculptures démontées attendent leur réactivation cinématographique. Un lit, d’après Tommaso Marinetti, exposé en 2022 au MAMCO. Une adaptation en format géant de la tablette tactile imaginée par le père du futurisme appelée à devenir la scène d’un film érotique. Et une Kitchenette agrandie aux parois légèrement matelassées et recouverte d’un tissu argenté présenté une première fois à la Kunsthalle de Berne en 2012 et une seconde fois sous forme «éclatée» au Centre culturel suisse en 2016.
«Je suis en train de travailler dessus avec Arnaud Dezoteux, un artiste français qui fait pas mal d’installations vidéo et des mappings sur des objets. On s’est mis à parler «cuisine» car il a réalisé cette installation vidéo intitulée Sweet Routine (darty-auteur@urssaf.fr), 2024. Nous sommes en train d’imaginer comment remonter les éléments de cette cuisine d’une manière radicalement différente, en nous inspirant des présentoirs de PLV (publicité sur le lieu de vente), afin d’en faire le support d’une projection vidéo mappée autour du logo de Darty.»
L’année prochaine, Denis Savary présentera une exposition monographique au Centre d’art de Liège, pensée comme le prolongement de son exposition Nashville au KBCB de Bienne en 2025. Cet ancien garage liégeois de 500 m² accueillera non seulement une exposition, mais servira également de décor et de lieu de tournage pour un nouveau film. «L’exposition s’articulera autour de la question de l’orage. Parmi les œuvres présentées figurera un jukebox que nous sommes en train de finaliser. Conçu à l’origine pour le KBCB, il constituait un hommage à Susan Hiller, avec qui je partageais alors l’exposition. Son contenu est exclusivement composé d’enregistrements sélectionnés avec Madeleine Leclerc, conservatrice en ethnomusicologie au MEG à Genève.
Ensemble, nous avons constitué une playlist à partir d’un seul motif: l’orage. Cette manière de composer une collection à travers un thème est devenue le point de départ du projet. L’idée est de transformer cet ancien garage en une véritable «boîte à tonnerre», et d’en faire le décor d’un film.»
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Emmanuel Grandjean
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Jonas Marguet, @jonasmarguet
Un projet commun anime Natacha et Youri à travers leur énergie bouillonnante et créative : faire de Genève une ville inventive et en mouvement
Youri Kravtchenko dirige l’atelier d’architecture YKRA, installé à côté du showroom Dimanche, un espace qu’il inaugurait en 2021, parallèlement à l’emménagement de ses bureaux dans ses nouveaux locaux. Il s’est imposé comme une figure incontournable de la scène architecturale genevoise.
Au-delà de son goût pour le beau et son sens de l’esthétique, l’échange et la convivialité sont au coeur de son approche. On lui doit la conception de nombreux bars, restaurants et lieux emblématiques qui façonnent l’énergie vibrante et créative de la ville : Helia Bar, Le Bologne, Le Dorian, Le Café de la Plage, Osteria Zazza, Voisins, Cinecittà, La Crêperie Blé Noir, parmi tant d’autres. En parallèle de sa pratique, il transmet son approche au sein du département d’architecture d’intérieur de la HEAD – Genève, où il est enseignant.
Natacha De Oliveira est une artiste américano-brésilienne et curatrice installée à Genève. Formée à la New School de New York, où elle obtient un Bachelor en littérature comparée, puis titulaire d’un Master en arts visuels, elle développe une pratique à la croisée des disciplines, entre démarche personnelle et recherche collective. Au sein du collectif Domingo, elle imagine des performances et des expositions qui interrogent les liens humains à travers des gestes rituels. De ces explorations naissent des oeuvres où se déploient les questions d’identité, de pouvoir et de mémoire partagée. Elle enseigne également à la HEAD – Genève.
Un projet commun anime Natacha et Youri à travers leur énergie bouillonnante et créative : faire de Genève une ville inventive et en mouvement. Ils nous présentent ici quelques-unes de leurs meilleures adresses
MUSÉE ARIANA
Avenue de la Paix 10, 1202 Genève
«L’Ariana : ce n’est pas qu’un musée, c’est une grande dame avec une garde-robe en porcelaine. Pour des raisons familiales, on a toujours été très proches de la céramique, et en particulier d’une céramiste qui nous regarde aujourd’hui depuis d’autres nuages. Le musée regorge d’une collection de céramiques et de verres impressionnante, le tout présenté dans une architecture néo-baroque, comme un gâteau copieux qu’on aime quand même manger à la petite cuillère. Notre bureau d’architectes y réalise depuis peu quelques travaux de transformation, à notre plus grande joie. Ne vous inquiétez pas, on fait ça doucement, pour ne pas déranger les fantômes.»
DOMUM
Rue des Bains 61, 1205 Genève
«Domum ce n’est pas un magasin, c’est un salon tellement beau qu’on n’ose pas s’y asseoir. Les agiles propriétaires, nos amis Laura et Boris ont ouverts depuis quelques années déjà cette galerie dynamique autour du mobilier, de l’art et du design. Un espace de très bons conseils niché dans le quartier des Bains, tout cela avec un goût exquis et un renouvellement perpétuel, exigeant : pendant que toi tu réfléchis, eux ils ont déjà tout bougé.»
AUBERGE PORT-GITANA
Route de Lausanne 318, 1293 Bellevue
« C’est au bord de l’eau, mais ce n’est pas la mer. C’est aussi le dernier-né du bureau d’architecture pour lequel nous avons réalisé les intérieurs : un restaurant et un hôtel, les pieds dans l’eau, résolument lacustre. On y sert des filets de perche bien dodus, avec une sauce qui dit : « Viens, reste, oublie tout ». On y dort peut-être, ou peut-être pas. Mais on se sent partir depuis sa chaise et c’est déjà beaucoup. On y a sélectionné les plus belles pièces : on a mixé les époques, brocanté sans retenue, placé des tableaux d’ici et d’ailleurs comme des bouteilles lancées au Léman.»
BAINS DES PÂQUIS
Quai du Mont-Blanc 30, 1201 Genève
«Ce n’est pas du bien-être, c’est du choc thermique mélangé à de la tendresse. On y va quand il fait froid, très froid. Pour s’ébouillanter les idées et suer nos hivers. On y emmène nos amis, qui débarquent du Brésil et hallucinent autant sur la température du lac que sur l’absence de pudeur : sur les plages de Rio, on n’est jamais vraiment totalement nu ! On sort de là rouges, tremblants, vivants et la soirée continue au Leopard Room ou chez Lisa, parce que la chaleur appelle le sel et l’ivresse et que le sel et l’ivresse appellent les histoires.»
LEOPARD ROOM
Hôtel d’Angleterre, Quai du Mont-Blanc 17, 1201 Genève
«C’est un bar, ou un rêve. Tout y est léopard, sauf les gens. Tu viens là pour oublier Genève, ou pour t’y ancrer plus fort. On sirote, par exemple un Dirty Martini et mieux encore en amoureux. Il y a souvent un petit orchestre de jazz, et évidemment, comme son nom l’indique, absolument tout (ou presque) est au motif léopard : une prouesse qui pourrait presque s’inscrire dans une démarche à demi loufoque ou à demi performative ! La nuit avance, féline.»
SOMA
Rue de l’Avenir 32, 1207 Genève
«C’est la bonne découverte de cette année ! Installée dans une ancienne usine métallurgique incroyable, qui n’a rien à envier aux capitales européennes, Mighela Shama, sa propriétaire, y pense fort et précis. Pour inaugurer le lieu, le MAMCO s’y est glissé pendant l’été. Ça a créé du frottement, du feu sous la rouille. Et parfois, on y a mangé. Pas n’importe comment : c’était la promesse de Liaisons du chef Florian le Bouhec. S’il était d’humeur, tu ressortais avec des idées plein les poches, des rencontres et des souvenirs dans le ventre. On se réjouit de voir l’évolution du lieu après cette première expérience réussie.»
DIM SUM GOURMAND
Rue du Prieuré 5, 1202 Genève
«Bienvenue chez Lisa ! Avec cette décoration plutôt austère, on ne serait pas forcément entré si des bouches gourmandes et averties ne nous avaient pas soufflé ce restaurant à nos oreilles grandes ouvertes… et là, boum ! tout est bon. Pas bon genre « c’est sympa », non. Bon genre « j’ai plus envie de parler ». Les xiao long bao sont des sorts d’amour, la salade de céleri une claque douce, les nouilles à la viande hachée une tendresse chaude. On n’y revient pas pour explorer, on y revient pour retrouver.»
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Yann Abrecht
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Alexia Maggioni
Caroline Bachmann a développé une pratique de la peinture qui aborde les grands thèmes du XIXe siècle
Dans son atelier de Cully, face au lac Léman, Caroline Bachmann a développé une pratique de la peinture qui aborde les grands thèmes du XIXe siècle: portraits, paysages, natures mortes, peintures historiques. Longtemps engagée dans des projets collectifs et conceptuels, elle a opéré un tournant radical en 2013 en se consacrant exclusivement à la peinture et notamment aux paysages qui l’entourent.
Peindre le Léman depuis la fenêtre de sa maison d’enfance, partager son temps entre la Suisse et Berlin, penser la peinture comme une partition sensible: voilà quelques-unes des lignes de force d’un travail qui a récemment été récompensé par le prix Meret Oppenheim (2022) et des expositions importantes au Crédac ou à la Kunsthaus Glarus. Dans cette conversation, elle revient sur son processus créatif, la discipline qu’elle s’est imposée, mais aussi son quotidien d’artiste après avoir quitté l’enseignement.
Pourriez-vous décrire votre processus créatif pour ces peintures du Léman?
Le choix de ce sujet est venu tout simplement de la proximité du lac. J’ai passé toute mon enfance devant lui, dans la maison d’à côté de celle que j’habite aujourd’hui. Je crois que ce paysage m’a imprégnée dans une dimension presque physique et inconsciente, avec une charge de souvenirs très forte. Quand je suis revenue vivre à Cully, cette physicalité m’est apparue comme une évidence: il fallait que je prenne en charge cette relation avec ce paysage.
Ce qui m’intéresse, c’est la relation directe entre ma position dans l’espace et ce que je vois. Je dessine debout, face au lac, très rapidement. Tout est fluide, immédiat: une feuille A4 verticale, quelques lignes, et ce que je ressens. Pas de naturalisme. Dans la spontanéité du geste, il y a quelque chose de juste, d’irréductible. Ce sont des notations presque musicales, qui me permettent ensuite de transposer en peinture. Ces dessins, ce sont des partitions.
Et comment ces partitions deviennent-elles des peintures?
Je travaille les paysages lémaniques sur quatre formats de toiles, c’est une décision qui simplifie mon travail et me permet de me concentrer sur la peinture elle-même. J’applique le dessin sur une toile préparée avec une couche de terre de Sienne. C’est là que je pose toutes les valeurs, du clair au foncé. Cette première étape est monochrome, très structurée. Ensuite, je commence à introduire la couleur, qui vient transformer ces valeurs et ouvrir l’espace.
Je ne peux pas peindre directement devant le sujet. Le contact direct avec le paysage me paralyse, il me fige. Alors que dans l’atelier, je peux puiser dans une mémoire de sensations, avec une liberté totale. Je peux déplacer, tester, déformer, inventer. Mon objectif n’est pas de restituer une image du réel, mais une émotion invisible. Le paysage n’est qu’un support, un véhicule. C’est comme une navette spatiale qui me permet de voyager.
Comment organisez-vous votre travail entre Berlin et Cully?
Quand j’enseignais encore, j’ai mis en place ce système de va-et-vient entre mes deux ateliers. Aujourd’hui je le poursuis, et c’est devenu un rythme de travail idéal. À Berlin, j’ai plus d’espace pour les grands formats. Je peins pendant trois semaines et ensuite je reviens à Cully, où m’attendent les peintures abandonnées un mois plus tôt, sèches et prêtes à être reprises.
Ce système est à la fois stressant et très fonctionnel. Stressant, parce qu’il n’y a pas de pause — tout s’enchaîne. Mais c’est précieux aussi: quitter une toile pendant un mois permet de la revoir avec un regard lavé, plus clair. Cela m’évite de m’enfermer dans une seule manière de faire. Et puis, je garde un attachement particulier à Cully.
Depuis 2021–2022, vous travaillez avec les galeries Gregor Staiger et Meyer Riegger. Comment expliquez-vous cette reconnaissance relativement tardive?
Il y a plusieurs raisons. La principale est que j’ai pris une décision radicale: me consacrer exclusivement à la peinture, et éliminer tout le reste. Pendant longtemps, j’ai participé à des projets collaboratifs, plutôt conceptuels, qui étaient stimulants mais aussi très complexes à identifier. Vers 2013, j’ai pris la décision de me concentrer uniquement sur les problèmes picturaux, quitte à devenir monomaniaque! Je ne savais pas où cela allait me mener, cela demande du temps, de la patience. Il a fallu presque dix ans pour que cette série prenne forme. L’exposition à la Kunsthaus Glarus a été un moment de synthèse important, une sorte de bascule. Ensuite, tout s’est aligné: les galeries, le prix Meret Oppenheim, l’exposition au Crédac… On pourrait presque dire que c’était une constellation astrologique.
En parallèle, vous avez arrêté votre enseignement à la HEAD. Pourquoi?
J’ai enseigné de 2007 à 2022. C’était une expérience essentielle, très formatrice, parce qu’elle m’a obligée à clarifier mes idées. Quand on enseigne, on a une responsabilité: il faut réfléchir pour transmettre, et ce travail de réflexion m’a aidée à structurer ma propre pratique. Mais à partir du moment où j’ai commencé à travailler avec deux galeries, j’ai compris qu’il fallait choisir. J’ai décidé de me consacrer entièrement à la peinture. C’était un moment d’accélération: me libérer de toutes les tâches administratives, logistiques, pédagogiques, pour ne garder que le temps du travail en atelier.
Quel regard portez-vous sur la scène suisse et romande?
Je n’ai jamais pensé en termes de scène locale. Même enfant, mon jeu préféré était de parler des langues étrangères sur les quais de Cully. J’ai toujours relié ma réalité à d’autres mondes. Cela dit, je crois beaucoup aux environnements proches.
À la HEAD, j’encourageais l’école à collaborer avec les artistes voisins, à voir ce qui se passait tout près. Parce que ce terreau est précieux, il nourrit et enrichit. Pour moi, c’est aussi important que les échanges internationaux. L’un ne remplace pas l’autre: il faut penser les deux simultanément.
Vous avez aussi cofondé la Kunsthalle Marcel Duchamp avec Stéphane Banz. Pouvez-vous nous raconter la génèse de ce projet?
Ce projet est né d’une succession de coïncidences incroyables. En travaillant sur Étant donnés de Duchamp, nous avons découvert que la cascade peinte se trouvait… dans le Lavaux, juste à côté de chez nous! De là, tout s’est enchaîné: le symposium avec le Philadelphia Museum of Art, puis la création de la Kunsthalle Marcel Duchamp, un espace d’exposition miniature et autonome devant notre maison. Pendant quatre ans, nous avons consacré une immense partie de notre temps à Duchamp. Et, c’est cette recherche qui m’a ramenée à la peinture. Je voulais centrer mon travail sur une pratique qui ne se base pas sur la réalisation d’une idée, mais qui prenne sens et forme au moment de sa réalisation. Et j’ai trouvé, dans les peintres outsiders new-yorkais que Duchamp fréquentait, des références qui me permettaient de contourner le cul-de-sac de l’avant-garde.
Quels sont vos projets actuels?
Je travaille à Berlin et à Cully sur une série consacrée au Lake Geneva… dans le Wisconsin. J’y ai marché quelques jours, j’ai dessiné, et j’ai découvert tout un imaginaire lié aux migrations suisses des XVIIe et XVIIIe siècles avec des lieux comme le Como Lake, Interlaken Drive… C’est une histoire de déplacement, de nostalgie, de désir d’ailleurs. Le paysage devient un lieu de mémoire, mais aussi de perte et d’oubli.
Un lieu où vous rêveriez d’exposer?
Le Louisiana Museum, au Danemark. J’y suis allée à vingt ans, et ça a été un choc esthétique et physique. L’architecture en briques, les espaces ouverts, la relation au paysage… À l’époque, c’était un lieu conçu pour l’échange, sans boutique, sans filtre. Un musée qui donnait le sentiment que l’art faisait partie de la vie.
Un artiste avec qui vous aimeriez collaborer?
Robert Gober, j’aime son travail, son rapport à la narration, aux signes et à la tridimensionnalité. Sa force poétique est toujours une surprise.
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Yann Abrecht & Pol Le Vaillant
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Jonas Marguet, @jonasmarguet