Entre appropriation, performance et documentation, Théa Giglio s’intéresse aux formes résiduelles et aux matériaux qui témoignent de ce qui a précédé
Last Pigments (from Luce, luce, luce), 2025 –
Pigments, r.cipient en polypropyl.ne, dimensions variables
Le regard d’un·e curateur·trice sur la scène émergente genevoise
Les œuvres de Théa Giglio (*1995, vit et travaille à Genève) semblent toujours arriver après quelque chose. Après un montage, après une exposition, parfois même après la disparition de ce que l’œuvre contenait. Sa démarche se situe quelque part entre l’appropriation, la performance et la documentation. Son travail ne vise pas la production de nouvelles formes, mais plutôt l’observation de ce qui persiste lorsque les formes et les espaces changent de fonction. Les réserves, les emballages, les éléments techniques, les structures temporaires et les matériaux usés sont les lieux où l’œuvre continue d’exister.
Cette attention portée aux états antérieurs, ultérieurs et intermédiaires déplace le regard vers ce qui accompagne les œuvres, sans pourtant en constituer le sujet. L’exposition n’est plus le seul moment de visibilité et devient une étape parmi d’autres dans la trajectoire des objets. Les œuvres circulent, sont stockées, entreposées, démontées, réactivées; elles connaissent plusieurs vies, plusieurs usages, plusieurs temporalités.
Au centre de la pratique de Giglio, il y a l’idée que leur identité n’est pas une forme stable, mais la somme des transformations qu’elles traversent. L’histoire de l’art et ses protagonistes occupent une place centrale dans cette économie. Pourtant, les références que Giglio mobilise ne fonctionnent pas comme des citations visant à inscrire sa pratique dans une filiation. Par exemple, un tirage argentique glissé dans une pochette perforée de bureau clouée au mur, représentant IN AND OUT. OUT AND IN. AND IN AND OUT. AND OUT AND IN. (Lawrence Weiner, 1971), revient moins à convoquer une figure tutélaire qu’à prolonger des gestes déjà en circulation.
Les œuvres demeurent ouvertes, disponibles à de nouvelles actualisations. Elles apparaissent davantage comme des protocoles que comme des objets clos. Les panneaux acoustiques provenant de la rétrospective consacrée à Chantal Akerman au Jeu de Paume en 2025 et présentés au CAN – Centre d’art Neuchâtel la même année ne renvoient pas directement aux films de la cinéaste, mais déplacent plutôt l’attention vers l’infrastructure qui rendait leur présentation possible.
Evidence, 2025 – C-print, pochette en polyéthylène, 23 x 30 cm
De la même manière, en montrant le vide laissé par le volume des pigments évaporés au fil de l’installation, de l’exposition et du démontage de Luce, luce, luce (Claudio Parmiggiani, (1968), 1995), Last Pigments (2026) continue de porter la mémoire de l’installation après la disparition de son contenu.
Dans le travail de Giglio, l’absence n’est jamais vide; elle possède une épaisseur matérielle. Les objets enregistrent les usages successifs auxquels ils ont été soumis, deviennent les archives des œuvres qu’ils ont accompagnées, dans un double mouvement de l’œuvre vers l’archive et de l’archive vers l’œuvre. Cette manière de travailler défait toute idée d’une œuvre autonome. Les objets apparaissent comme des organismes dont les états se multiplient en continu.
Chaque exposition modifie leurs conditions d’existence; chaque déplacement ajoute une nouvelle couche à leur histoire. L’archive cesse d’être un lieu de fixation pour devenir un espace de circulation du regard, des formes et des discours. Rien n’est spectaculaire dans ces déplacements. Les gestes de Giglio restent souvent discrets, presque anodins. Pourtant, ils produisent un déplacement dans notre manière de regarder. L’attention glisse de l’œuvre vers ce qui la soutient, de la forme vers son infrastructure, de la présence vers ce qui lui survit. Les matériaux deviennent les témoins de relations passées autant que les conditions de relations futures.
Silent Paintings (Song For The Unheard), 2025
Panneaux acoustiques récupérés d’espaces d’exposition,
3 panneaux noir carbone (240 x 120 cm), 4 panneaux gris frêne, (120 x 120 cm), dimensions variables
CLARA CHAVAN ET CAMILLE ZAERPOUR
Clara Chavan et Camille Zaerpour codirigent Forde depuis janvier 2026. Leur pratique interroge les récits, les normes et les cadres de perception et d’attention qui façonnent notre rapport à l’art et à ses histoires.
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Clara Chavan & Camille Zaerpour
Asma Barchiche & Mina Squalli-Houssaïni · Forde (2023–2025)
Rencontre avec Asma Barchiche & Mina Squalli-Houssaïni de l’espace Forde.
Forde est une anomalie précieuse dans le paysage de l’art contemporain: un espace né de l’urgence et du désir collectif, imaginé en 1994 par Fabrice Gygi, Alexandre Bianchini et Nicolas Rieben dans l’enceinte de l’Usine.
Depuis sa création, il demeure un lieu autonome, affranchi des pressions institutionnelles et commerciales, où l’art peut se risquer à des formes inattendues. Chaque équipe qui en prend la direction, tous les deux ans, hérite de ce projet à la fois exigeant et généreux, l’enrichissant de ses obsessions et de ses envies.
Asma Barchiche & Mina Squalli-Houssaïni
Asma Barchiche est une curatrice et chercheuse basée à Genève et responsable des programmes éducatifs au Centre d’Art Contemporain de Genève. Elle est co-fondatrice des chichas de la pensée, un programme culturel itinérant accueilli par des institutions telles que le Centre Georges Pompidou, le MUCEM Marseille ou Lafayette Anticipations. Sa pratique met l’accent sur l’éducation, les stratégies d’apprentissage et les dialogues avec les artistes, favorisant l’innovation dans l’art contemporain.
Mina Squalli-Houssaïni est une artiste pluridisciplinaire basée à Genève. Diplômée du Work.Master à la HEAD – Genève en 2023, elle a exposé dans divers espaces, notamment au Centre d’Art de Neuchâtel, Karma International à Zürich, Lodos à Mexico City, et Liste Art Fair à Bâle. Elle est également programmatrice au festival Les Urbaines.
Pourriez-vous nous présenter le programme de curation pour lequel vous avez été choisies?
Entre 2023 et 2025, nos propositions pour la programmation de Forde s’ancrent dans nos expériences respectives: l’une liée à l’écriture, à la recherche et à la médiation, l’autre à la pratique artistique et à une approche directe de l’art.
Notre objectif est de croiser nos intérêts, nos goûts et nos questionnements pour inscrire notre travail dans cet espace tout en affirmant des orientations artistiques, culturelles et politiques marquées.
Nous voyons dans Forde un lieu où nos idées prennent des formes concrètes, des espaces tangibles où se rencontrent œuvres, idées et publics.
Make it stand out
Whatever it is, the way you tell your story online can make all the difference.
Quelles sont les spécificités de l’espace Forde?
Forde n’est pas seulement un lieu de production artistique. Depuis trente ans, il a été façonné par quinze équipes de programmation successives, chacune apportant son regard et ses méthodes.
Tous les deux ans, une nouvelle équipe prend la direction de Forde, réinventant ses contours selon des priorités et des intuitions propres. Ce modèle de gestion garantit que chaque génération imprime sa marque, en explorant librement les multiples possibilités qu’offre cet espace. Forde se distingue par cette capacité à accueillir des projets qui interrogent, transforment et prolongent les pratiques artistiques.
L’Usine, ce bâtiment emblématique de Genève, est un acteur clé dans la définition de Forde. Plus qu’un simple cadre, l’Usine est un écosystème où se croisent musiques, arts visuels, performances et militantisme. Cette proximité nous pousse à imaginer des projets où les disciplines se rencontrent, créant des expériences collectives enracinées dans leur contexte social et culturel.
Faire Forde ensemble, c’est transformer nos conversations en espaces tangibles, en expositions, en performances ou en livres. C’est l’un des luxes que nous nous offrons: montrer ce que nous avons envie de voir, sans compromis. À travers des formats variés — expositions, performances, projections, éditions, soirées —, nous cherchons à multiplier les points d’entrée.
Ce programme est une invitation à penser l’art comme un espace d’échange, où les positions se confrontent et se transforment. À l’aune de ses trente ans, Forde maintient cette approche expérimentale qui privilégie le risque à la conformité. Forde reste un terrain d’essai, un espace où l’on peut penser autrement les conditions de production et de réception de l’art aujourd’hui.