Leonie Herweg, Genève comme point de départ
Arrivée à Genève en 2017 pour étudier les relations internationales, Leonie Herweg ne rejoint pas la ville par le biais de l’art
Une personnalité de l’art dont le parcours s’est construit à Genève avant de se prolonger sur d’autres scènes
Arrivée à Genève en 2017 pour étudier les relations internationales, Leonie Herweg ne rejoint pas la ville par le biais de l’art. Pourtant, c’est là que se construisent progressivement les fondements de sa pratique actuelle. Entre les bancs de l’Université et l’écosystème du quartier des Bains, où elle vit et travaille, les années genevoises prennent la forme d’une double formation: l’une académique, l’autre plus professionnalisante, au contact direct de l’art contemporain.
Si plusieurs expériences à Vienne, notamment au Mumok et à la Galerie nächst St. Stephan, lui avaient déjà offert un premier aperçu du monde de l’art, c’est sa rencontre avec Karin Handlbauer et son engagement au sein de la galerie Mezzanin qui donnent à cet intérêt une véritable direction. Elle participe à l’ensemble des activités de la galerie, de la production d’expositions aux foires internationales, en passant par les relations avec les collectionneurs et l’accompagnement des artistes. Cette immersion lui permet de découvrir de près le travail de figures majeures telles qu’Isabella Ducrot, Thomas Bayrle, Gianni Motti ou Martha Jungwirth, dont les pratiques marquent durablement son regard. Au contact de ces artistes, elle développe une compréhension concrète des conditions de production et de circulation de l’art contemporain, mais aussi de l’importance des relations qui structurent cet écosystème.
Certaines de ces rencontres se prolongeront bien au-delà de Genève: elle collaborera par la suite avec Isabella Ducrot autour d’un projet éditorial et mènera des recherches au sein de l’atelier de Thomas Bayrle à Francfort.
Dans ce parcours, Genève joue un rôle déterminant. La densité de son tissu artistique et la proximité entre artistes, galeries, institutions et collectionneurs en font un terrain d’apprentissage singulier. À une échelle relativement réduite, la ville permet d’accéder rapidement aux coulisses d’un écosystème foisonnant et d’y prendre part activement. Plus qu’un lieu d’études, Genève devient pour Leonie Herweg un espace de formation à part entière, où se construisent son regard, son réseau et sa compréhension des dynamiques qui traversent l’art contemporain.
Après ses études, elle rejoint le Goethe-Institut du Caire avant de poursuivre son parcours au MMK de Francfort auprès de Susanne Pfeffer puis chez Grisebach à Berlin. Ces expériences lui permettent d’appréhender successivement les réalités institutionnelles, curatoriales et marchandes du secteur. Si ces structures lui offrent une compréhension précieuse du fonctionnement du monde de l’art, elle se reconnaît davantage dans des cadres plus souples, où la proximité avec les projets et la possibilité d’initier ses propres idées occupent une place centrale.
Elle commence alors à développer ses propres initiatives et fonde en 2023 l’espace indépendant Grotto avant de cofonder le Café Tiergarten en 2025. Pour la première fois, elle dispose d’un cadre lui permettant de développer sa programmation et d’expérimenter les formats qui l’intéressent. L’art y est envisagé comme un point de départ, au sein d’un contexte plus large fait de rencontres et d’échanges et qui met au cœur la convivialité.
Aujourd’hui impliquée dans la co-curation de Manifesta 16 dans la Ruhr, Leonie Herweg poursuit son parcours qui la conduit à naviguer entre différentes scènes artistiques et contextes de production et déployer ses multiples talents.
Les réseaux construits à Genève continuent-ils aujourd’hui à jouer un rôle dans votre pratique?
Absolument. Certaines rencontres sont devenues des collaborations de longue durée, mais surtout, j’y ai appris une manière de travailler fondée sur la confiance, la curiosité et la proximité avec les artistes. C’est une approche qui continue de guider tout ce que je fais aujourd’hui. C’est à Genève que s’est forgé mon regard et mon envie de travailler au plus près des artistes. Je suis très reconnaissante envers Karin Handlbauer de m’avoir donné, très jeune, un accès aussi direct à ce milieu et de m’avoir confié autant de responsabilités.
Avec le recul, qu’est-ce qui distingue la scène genevoise d’autres scènes artistiques que vous avez ensuite fréquentées?
À Genève, le monde entier semble être chez lui. Malgré sa petite taille, la ville paraît intellectuellement très vaste. On passe naturellement d’une langue à l’autre, d’un contexte à l’autre, et les frontières entre artistes, galeries, institutions et collectionneurs semblent étonnamment poreuses. Cette fluidité permet de participer très tôt aux conversations qui façonnent le monde de l’art.
Votre parcours vous a menée de la galerie au musée, de l’institution au marché, avant d’évoluer vers une pratique plus indépendante. Comment est née l’envie de développer vos propres projets?
J’ai beaucoup appris dans les institutions et sur le marché de l’art, mais avec le temps j’ai progressivement ressenti le besoin de créer un cadre où tout le monde puisse se rencontrer plus naturellement. Mon travail actuel comme co-curatrice de Manifesta 16 Ruhr confirme cette intuition: ce qui m’intéresse, ce sont des projets profondément ancrés dans leur contexte, qui relient les œuvres aux lieux, aux histoires et aux personnes qui les habitent. J’avais envie de créer un espace où l’art puisse faire partie du quotidien, sans le caractère parfois exclusif que le monde de l’art peut encore véhiculer.
Pourriez-vous nous décrire le projet du Café Tiergarten que vous avez cofondé à Berlin?
Le Café Tiergarten est né presque par nécessité. Le lieu était resté vide pendant quatre ans, juste en face de chez moi, dans le Hansaviertel. Ce quartier, conçu pour l’Interbau de 1957 par des architectes comme Alvar Aalto, Walter Gropius ou Arne Jacobsen, est l’un des ensembles emblématiques du modernisme d’après-guerre. Je connaissais ce café depuis de nombreuses années grâce à mon grand-oncle Klaus et je n’ai pas voulu laisser passer cette occasion.
Je n’avais aucune expérience dans la gastronomie; avec le recul, il fallait sans doute un mélange de naïveté, d’audace et d’optimisme pour se lancer dans une telle aventure. J’ai toujours pensé qu’un café pouvait être l’un des espaces culturels les plus démocratiques: on entre ici sans intention particulière, et l’on en ressort parfois avec une rencontre, une conversation ou le souvenir d’une œuvre qui continue de nous accompagner. C’est cette idée qui guide notre travail..
Quelles évolutions majeures observez-vous aujourd’hui dans le monde de l’art à l’échelle internationale?
Je crois que l’on accorde aujourd’hui davantage d’importance à la manière dont les projets sont produits qu’à leur seule visibilité. Les notions de collaboration, d’hospitalité, de voisinage ou de contexte deviennent des questions curatoriales à part entière.
Où se situent aujourd’hui vos prochaines envies ou explorations?
J’aimerais continuer à développer des projets qui déplacent les formats traditionnels de l’exposition. Ce qui m’intéresse est toujours de créer des situations où l’art devient un prétexte à la rencontre.
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Yann Abrecht
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Ruben Riermeier
Comment Louise Bonnet vit-elle son succès américain et son attachement à la Suisse à travers son parcours artistique?
Comment Louise Bonnet vit-elle son succès américain et son attachement à la Suisse à travers son parcours artistique?
Arrivée à Los Angeles il y a 32 ans, elle y découvre une scène artistique qui deviendra son terrain d’expression. Trois décennies plus tard, son travail est représenté par Gagosian et exposé dans les plus grandes institutions. Comment Louise Bonnet vit-elle son succès américain et son attachement à la Suisse à travers son parcours artistique?
Vous avez été diplômée de la HEAD en graphisme en 1994 et avez travaillé aux Studios Lolos à Genève. Quels souvenirs gardez-vous du milieu artistique genevois de cette époque?
La HEAD, qui s’appelait encore l’École des arts décoratifs, venait d’ouvrir une filière consacrée à l’illustration et à la bande dessinée, moins centrée sur le graphisme traditionnel, les logos ou la calligraphie. J’y ai côtoyé notamment Zep, Pierre Wazem ou encore Helge Reumann. Nous avions le sentiment qu’un vent nouveau soufflait sur l’institution. Cette ouverture nous a permis de rencontrer des auteurs de bande dessinée et des dessinateurs de presse déjà bien établis, comme Aloys, Mix & Remix, Chappatte, Poussin ou Exem. Soudain, nous réalisions qu’il était peut-être possible de vivre du dessin.
Les Studios Lolos, où j’ai commencé au début des années 1990, constituaient eux aussi un environnement extrêmement stimulant. On y croisait notamment les cinéastes Patricia Plattner et George Schwizgebel, et Nicolas Bouvier venait régulièrement déjeuner à l’Aigle d’Or à Carouge, juste en bas de chez nous. Nous étions entourés de personnalités passionnantes. Cette communauté de dessinateurs entretenait parfois un certain complexe d’infériorité, et je m’inclus volontiers dans cette catégorie «d’artistes de bas étage», par opposition aux artistes issus des Beaux-arts. Pourtant, elle était d’une bienveillance et d’une générosité remarquable. Les plus expérimentés étaient toujours prêts à aider les nouveaux venus, ce qui n’était pas forcément le cas dans d’autres disciplines artistiques.
J’appréciais également le fait que Genève fasse largement appel aux illustrateurs locaux pour ses affiches, ses brochures ou ses campagnes de communication, que ce soit pour les Services industriels, les Hôpitaux universitaires ou d’autres institutions. Une pratique que je n’ai pas beaucoup vue ailleurs.
En 1994, vous partez pour Los Angeles. Au départ pour une année seulement. Finalement, vous vous y installez et y construisez toute votre carrière. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’y rester? N’avez-vous jamais songé à revenir?
Je suis partie avec l’idée de passer une année à Los Angeles, simplement pour changer d’air. Mais je suis immédiatement tombée sous le charme de la ville telle qu’elle était dans les années 1990. L’atmosphère y était empreinte d’enthousiasme, de possibilités infinies, d’une absence presque totale d’amertume ou de jugement. Il y avait aussi l’espace, la lumière… Très vite, j’ai su que je voulais y rester.
© Louise Bonnet – Photo: Jeff Mclane
Vous avez choisi de vous consacrer pleinement à la peinture après votre participation à une exposition organisée par Shepard Fairey au Subliminal Projects, à Los Angeles, en 2008. Auriez-vous pris ce tournant si vous étiez restée à Genève? Et qu’est-ce qui vous a convaincue de vous lancer dans l’art?
Je pense que c’est précisément ce climat d’ouverture, ainsi que les personnes que j’ai eu la chance de rencontrer, qui m’ont permis de comprendre que ce qui me passionnait réellement, c’était dessiner et peindre, et non le versant commercial du graphisme ou de l’illustration, qui consiste avant tout à satisfaire un client.
Autour de moi, je voyais des gens décider de faire exactement ce qu’ils avaient envie de faire, sans se soucier d’une quelconque échelle sociale, de la séniorité ou d’une forme d’autocensure. Si cela fonctionnait, tant mieux. Sinon, ils essayaient autre chose. Cette liberté m’a profondément marquée. Aux États-Unis, et peut-être plus encore à Los Angeles, les gens sont également beaucoup plus enclins à soutenir et à financer des projets un peu audacieux dans lesquels on se lance sans filet.
Votre carrière prend un véritable essor lorsque vous abandonnez l’acrylique au profit de la peinture à l’huile. Votre première exposition personnelle chez Nino Mier, à Los Angeles, en 2016, rencontre un immense succès. Comment expliquez-vous cette évolution?
À un moment donné, j’ai senti que mon travail fonctionnait, mais qu’il lui manquait encore quelque chose. J’ai alors pris la décision de faire taire cette petite voix intérieure qui ne cessait de me demander: «Qu’est-ce que Guston en penserait? Est-ce que c’est juste? Fait-on vraiment les choses de cette manière?» Il m’a fallu du temps pour reconnaître l’instant précis où ces pensées apparaissent et parvenir à les chasser. Elles reviennent sans cesse, sous d’autres formes parfois très inattendues.
À mes yeux, près de 90 % du travail d’un artiste consiste justement à apprendre à maîtriser cette voix. Le passage à la peinture à l’huile est directement né de ce processus. Je n’en avais jamais fait auparavant. Je me suis simplement dit: «Je vais sûrement tout faire de travers, mais peu importe.» Lorsque j’ai découvert cette technique, ce fut comme découvrir le feu. Tout s’est soudainement mis en place.
Louise Bonnet et Elizabeth King : De Anima, 7 mai–7 septembre 2025
Swiss Institute, 38 St Marks Place, New York, NY 10003
Vous êtes aujourd’hui représentée par les galeries Gagosian et Max Hetzler. Vos œuvres ont rejoint les collections du LACMA et du MOCA à Los Angeles, de l’ICA de Miami, mais aussi du Moderna Museet de Stockholm et du MAMCO à Genève. En revanche, sauf erreur, vous n’avez jamais bénéficié d’une grande exposition institutionnelle en Suisse. Le regrettez-vous?
Oui et non. Je comprends assez bien ce que j’ai moi-même ressenti lorsque je vivais encore à Genève. J’ai peut-être tort, mais je crois qu’il existe toujours une frontière assez nette entre L’ART en lettres capitales, souvent perçu comme quelque chose de très conceptuel, de très intellectuel, accompagné d’une thèse de 400 pages et d’un certain pedigree, et une pratique plus instinctive.
Je tiens à préciser que je n’ai absolument rien contre cet art conceptuel. Au contraire, je l’admire profondément. Mais mon travail ne se situe pas là. Il ne naît pas dans le cerveau. Il naît dans le corps, dans ses pulsions les plus brutes, incontrôlables et parfois exaspérantes. Je crois que cette dimension met parfois les gens mal à l’aise. Elle révèle peut-être une facette d’eux-mêmes que ceux qui apprécient mon travail préféreraient ne pas voir apparaître.
La vie à Los Angeles est très différente de celle de Genève. Qu’est-ce qui vous manque de la Suisse? Et qu’est-ce qui ne vous manque pas du tout?
La langue me manque énormément. Mes plus vieux et mes meilleurs amis se trouvent en Suisse. Les musées y sont magnifiques. Le tram, Migros, le lac… toutes ces choses du quotidien me manquent aussi. En revanche, je ne regrette pas une certaine forme de censure calviniste que je ressentais parfois.
Je garde le souvenir d’une inquiétude diffuse: celle d’être ridicule, d’être jugé, de suivre des rails par peur de l’inconnu. Cela dit, la vie à Los Angeles a beaucoup changé. Peut-être que mon côté suisse refait surface, mais je trouve qu’aujourd’hui la ville est devenue plus chaotique et imprévisible, d’une manière parfois éprouvante. Je sens que je voudrais me rattacher à l’Europe, peut-être.
© Louise Bonnet – Photo: Charlie White
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Emmanuel Grandjean
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Jeff McLane
Courtesy Gagosian
Comment Mai-Thu Perret a-t-elle vu évoluer la scène artistique genevoise
Elle est entrée dans l’art à la grande époque des squats. Galeries, marché, Quartier des Bains… Comment Mai-Thu Perret a-t-elle vu évoluer la scène artistique genevoise.
Elle est entrée dans l’art à la grande époque des squats. Galeries, marché, Quartier des Bains… Comment Mai-Thu Perret a-t-elle vu évoluer la scène artistique genevoise.
Au début de votre carrière d’artiste, dans les années 90, à quoi ressemblait la scène genevoise? Et comment y êtes-vous entrée?
J’y suis arrivée à travers les squats. En revenant de Londres où j’étudiais, j’ai retrouvé à Genève des amis artistes ou qui étudiaient l’art. Je faisais passablement la fête et croisais beaucoup de monde dans les raves. C’est là que j’ai rencontré Sidney Stucki, Fabrice Gygi, Elena Montesinos, Vanessa Bianchini. Sans oublier Vidya Gastaldon et Jean-Michel Wicker dont j’étais proche. C’est avec tous ces gens que j’ai commencé à m’intéresser à l’art contemporain, à aller au MAMCO, à voir les expositions du Centre d’Art Contemporain et de Low Bet, l’espace créé par l’artiste Laurence Pittet et qui se trouvait en face du MAMCO et où, ensuite, j’ai eu un atelier. Il y avait aussi La Régie de Sidney Stucki et plus tard Darse que tenait Fabrice Gygi. Bref, Genève grouillait de micro-galeries et c’était très excitant.
On parle des années 90. À Genève, la culture squat battait alors son plein. Ce dont profitaient les artistes et, partant, l’art contemporain.
C’est vrai, même si aucun de ces lieux n’était vraiment des galeries commerciales dans le sens classique du terme.
C’était plus facile de trouver un espace pour monter un projet. Rhino, l’Ilôt 13, Lissignol, la Maison de thé… Chaque squat avait son espace d’art et de la place pour des ateliers que les artistes occupaient sans payer de loyer. Tout était simple et autogéré. On n’avait pas besoin de réviser des comptes, de constituer des dossiers pour demander des fonds ou décrocher une subvention. L’esprit était underground, très communautaire, les choses se faisaient de personne à personne.
Et puis la politique genevoise a décidé de mettre fin à la tolérance des squats. Et tout s’est terminé.
Le principe des espaces indépendants est revenu depuis quelques années, mais en moins punk, en plus organisé. Pas mal de mes étudiants de la HEAD ouvrent des artists run spaces. Ils s’entendent avec le propriétaire d’un immeuble en cours de rénovation ou se font allouer des fonds. Ça ne représente pas des sommes énormes, mais cela permet de réaliser des projets.
Il faut en cela reconnaître que la Suisse offre beaucoup de soutiens qui compensent, un peu, un coût de la vie de plus en plus élevé. Je pense aussi à la rémunération des artistes qui est désormais obligatoire pour chaque espace d’art subventionné. C’est une très bonne chose, mais cela oblige aussi les lieux à demander des augmentations de subventions dans un climat économique très tendu. Ce qui change complètement l’équilibre.
La HEAD justement. A-t-elle participé à redynamiser une scène qui s’est retrouvée un peu atone aux alentours de 2010?
Elle a sans doute internationalisé la scène. Elle a attiré des étudiants venus de l’étranger dont certains sont restés. Elle a aussi augmenté ses effectifs, notamment avec des professeurs aux profils plus internationaux. Des lieux indépendants comme Cherish ou HIT ont également été de sacrés catalyseurs.
Vous-même, vous vous êtes occupée de Forde, l’espace d’art de l’Usine.
C’était au moment de mon retour de New York où j’avais assisté l’artiste John Tremblay. J’avais aussi trouvé un job de stagiaire chez Susan Cianciolo à travers la revue Purple pour qui j’écrivais des textes. Elle créait une mode portée par des artistes et dont les défilés se déroulaient dans des galeries.
Après deux ans, j’ai décidé de rentrer pour me présenter à la direction de Forde avec Fabrice Stroun. Nous succédions alors à Klat. Après une année et demie, je suis repartie à New York pour suivre le Whitney Program avant de vivre un temps à Berlin. Et de finalement m’installer définitivement à Genève.
En tant qu’artiste, vous avez connu les débuts du Quartier des Bains. Comment l’avez-vous vu évoluer?
Il y a eu une très bonne période dans les années 2010 avec les ouvertures de Ribordy Contemporary, d’Evergreen, de Xippas, des Marbriers et de Truth and Consequences, la galerie de Paul-Aymar Mourgue d’Algue. Il se passait beaucoup de choses dans une ambiance assez festive.
Sauf que Xippas mis à part, tous ces lieux ont depuis fermé.
Oui malheureusement, et puis d’autres les ont remplacés comme lange + pult, Olivier Varenne, Lovay Fine Arts, Mezzanin, Wilde. Mais de facto, le marché international se trouve à Zurich, voire à Bâle, pas ici. Les collectionneurs genevois constituent un monde insulaire. Ce sont des gens qui se connaissent très bien et qui peuvent aider les artistes à vivre de leur travail. Le problème est maintenant de savoir comment renouveler et rajeunir ce milieu.
Vous qui vivez ici et avez dirigé Forde, vous n’avez pourtant jamais eu de galerie à Genève.
En effet. J’ai exposé chez Blondeau & Cie, qui sont plutôt des marchands, et chez Mezzanin, mais qui ne représente pas d’artistes. En Suisse, j’étais chez Francesca Pia dont l’avenir à Zurich, où les loyers sont très chers, reste incertain. On vit peut-être aussi dans une époque où le modèle de la galerie est en train de s’essouffler.
À Genève, le chantier du Bâtiment d’art contemporain oblige les musées et centre d’art qui y travaillaient à se déplacer ailleurs dans la ville. Cela permettra-t-il à l’art d’investir d’autres quartiers que celui des Bains?
Je l’espère. Le Quartier des Bains souffre d’un petit côté répétitif. Ce sont toujours les mêmes endroits; seuls les galeristes ont changé. Élargir le champ serait une bonne manière de redonner de la respiration et de l’inspiration.
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Emmanuel Grandjean
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Alexia Maggioni
Balthazar Lovay fonde la galerie Lovay Fine Arts à Genève en 2022
Balthazar Lovay fonde la galerie Lovay Fine Arts à Genève en 2022. Il nous raconte ici son parcours et comment il a vu la scène genevoise et le Quartier des Bains évoluer.
Balthazar Lovay fonde la galerie Lovay Fine Arts à Genève en 2022. Il nous raconte ici son parcours et comment il a vu la scène genevoise et le Quartier des Bains évoluer.
Vous avez commencé votre carrière comme artiste, avant de devenir curateur et enfin galeriste. Pourquoi être passé de l’institution au marché?
Pour moi, c’est un parcours logique. Lorsque je dirigeais le centre d’art Fri Art à Fribourg, je passais six mois, voire parfois un an, à travailler avec un artiste. Et cette relation magnifique s’arrêtait une fois l’exposition terminée. J’avais envie de prolonger ce rapport en travaillant pour représenter sur le long terme les artistes qui me semblent importants. Et puis à un niveau plus personnel, galeriste me permettait de trouver une forme d’autonomie aussi bien financière que professionnelle.
Mais avec une prise de risque beaucoup plus grande, non?
Certes, mais un risque plus ou moins mesuré, même s’il faut être vraiment casse-cou pour faire ce métier. Lorsqu’on démarre de rien, on prend conscience de chaque franc investi et reçu. Cette position mobilise énormément, entre d’un bout de la chaîne les artistes et de l’autre le public et les collectionneurs. Le travail entrepreneurial, invisible aux yeux des visiteurs, est énorme. C’est à la fois très excitant et très intense.
Ouvrir à Genève a toujours été dans vos plans?
Disons que ma vie se trouve ici et que je connais les gens. C’est une manière de démarrer. Mais rien n’est jamais gravé dans le marbre.
Comment définiriez-vous votre ligne?
Chercher à avoir le plus fort impact possible pour les artistes que je représente et les soutenir dans leur carrière sur le long terme. Et que cet impact se répercute sur mes clients et mes collectionneurs, afin de pouvoir leur dire que les artistes qu’ils achètent chez moi ne se retrouvent pas seulement sur des murs comme objets décoratifs, mais aussi dans des musées et des livres d’art. Je défends des artistes que l’on ne retrouve pas encore dans d’autres galeries et qui sont des exclusivités.
Je pense à Lucia di Luciano, ou Suzanne Santoro (sujet de notre exposition de janvier 2025), à la longue carrière, mais qui sont des découvertes historiques, et dont les travaux n’ont pas eu la visibilité nécessaire à un moment donné. Mais aussi à Pascal Vonlanthen, un artiste qui aurait été classé dans l’Art brut, une catégorisation que je trouve peu fertile, et qui a toute sa voix dans l’art contemporain.
Je me positionne comme la galerie qui représente officiellement ces artistes à l’international, depuis Genève, en dévoilant leurs corpus peu connus. Alors oui, j’ai aussi monté une exposition de John Armleder, mais en présentant des œuvres de jeunesse qui n’avaient pratiquement jamais été montrées.
Représentez-vous également des artistes plus jeunes?
Je présente en effet Marie Gyger une jeune artiste suisse, ainsi que Michèle Graf et Selina Grüter, un duo zurichois qui vit à New York depuis six ans. En général, ce sont des artistes qui cherchent une forme d’innovation par rapport à l’histoire de l’art et qui engagent une réflexion profonde sur l’art et notre temps. J’ai présenté Graf et Grüter à Liste 2024. Elles ont participé à la 15e Baltic Triennale et présentent en ce moment une exposition importante à la Halle für Kunst de Lüneburg en Allemagne.
Vous avez ouvert Lovay Fine Arts dans le Quartier des Bains en septembre 2022. Comment avez-vous vu le quartier se développer?
En fait, je suis arrivé trois fois dans le quartier. La première, c’était en 2001. À l’époque, j’étais l’assistant de Lionel Bovier qui venait de lancer JRP Éditions, d’abord dans un garage des Pâquis et enfin dans une arcade de la rue des Bains. J’y suis ensuite revenu de 2004 à 2012 avec Fabrice Stroun lorsque nous avons créé Hard Hat qui était un éditeur de multiples et une galerie d’exposition pour de jeunes artistes. Et me revoilà, 10 ans plus tard. Alors oui, l’ambiance a beaucoup changé.
En 2005, les vernissages du Quartier des Bains réunissaient environ 2000 personnes. Il y avait beaucoup plus de galeries et la dynamique entre le marché de l’art, les institutions et la scène locale alternative étaient bien plus imbriquées. Surtout, le Quartier des Bains bénéficiait d’un important sponsor qui permettait le fameux prix des drapeaux qui prenaient la forme de bannières d’artistes accrochées dans tout le quartier et jusque sur le pont du Mont-Blanc. Cela créait un fort appel d’air médiatique et populaire!
Vingt ans plus tard, à Genève, il y a beaucoup de très bons restaurants chers et moins de créativité dans le milieu de l’art. À nous d’y remédier!
Comment voyez-vous son évolution ces prochaines années?
Aujourd’hui, les galeries genevoises sont dispersées dans la ville. Je pense qu’il faudra repenser la notion de Quartier des Bains et revoir la dynamique entre tous les quartiers dans lesquels il y a des galeries.
La rénovation du MAMCO, du Centre d’art contemporain et du Centre de la photographie doit être vue comme une opportunité. Ces trois lieux vont migrer de quartiers à d’autres de manière ponctuelle dans le courant des cinq prochaines années. Ce sera l’occasion de relancer une nouvelle dynamique de l’art dans la ville. Mais aussi de repenser la relation entre les galeries et les musées, les galeries et les artistes.
Quant à remettre Genève sur la carte internationale du marché, il nous manque des galeries locomotives pour engager ce mouvement, une ou deux galeries genevoises qui prendraient des envergures internationales.
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Emmanuel Grandjean
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