Elise Lammer, directrice de Halle Nord, nous présente le travail de Yann Stéphane Bisso

Yann Stéphane Bisso, Waves Patterns, 2025. Huile sur lin, 180 x 185 x 4 cm. Crédit : Thomas Maisonnasse 

Le regard d’un·e curateur·trice sur la scène émergente genevoise

 

Chez Yann Stéphane Bisso, la peinture ne fige rien : elle fouille, trace, recouvre. Elle interroge moins ce qui se voit que ce qui persiste, à travers, malgré ou à côté des images. Héritier discret de la bande dessinée, Bisso en transpose les cadrages, les ellipses et les tensions pour composer un langage plastique hybride, entre virtuosité et expressivité, nourri de gestes ordinaires, d’objets délaissés et d’observations attentives de son entourage. 

Une cartographie affective se déploie dans ses toiles, où une archive vernaculaire ne se donne jamais comme document mais comme traces en mouvement, fragmentaires et hantées. Plutôt qu’hantées, ces traces sont habitées et dessinent, en creux, des récits qui ne sont jamais linéaires, mais faits d’allers-retours et d’apparitions ténues. 

C’est en effet dans le cadre de l’exposition Pas-châssés que Yann Stéphane Bisso a proposé d’explorer la mémoire comme une matière picturale à part entière.

Cette approche s’est notamment manifestée dans Waves Patterns, une oeuvre où la surface de la toile se transforme en mer ondoyante, faisant du motif capillaire un territoire symbolique. Inspirée par l’esthétique des salons de coiffure afro, cette peinture reprend la technique dite du « wave », qui consiste à structurer les cheveux en vagues régulières évoquant le mouvement de l’eau.

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En transposant cette coiffure en image, Bisso opère un déplacement : la chevelure devient abstraction, les motifs s’éloignent de leur fonction initiale pour produire un nouveau langage visuel. Ce que l’on perçoit alors n’est plus seulement une coiffure, mais un ensemble de formes liquides, vagues, tourbillons et remous, qui dessinent une topographie maritime. 

En outre, ce paysage aquatique revêt une portée historique et politique. Dans le contexte de l’histoire de la traite négrière transatlantique, la mer est envisagée comme un espace de transition fondamental dans la construction des identités africaines postcoloniales.

Bisso renforce cette dimension en insérant dans sa composition trois crevettes de couleurs distinctes : une verte à gauche, une jaune à droite, et une rouge en bas, au centre. Ces éléments visuels font écho à l’histoire coloniale du Cameroun, et plus précisément à l’origine de son nom.

Au XVe siècle, les premiers navigateurs portugais arrivés dans la région baptisèrent le fleuve Wouri « Rio dos Camarões », soit « rivière des crevettes », une appellation dont dérive directement le nom du pays. 

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YANN STÉPHANE BISSO 

Yann Stéphane Bisso (1998, Cameroun) vit et travaille à Genève. Titulaire d’un Master en arts visuels de la HEAD Genève, il a exposé son travail dans plusieurs espaces d’art indépendants à Genève, au Centre d’Art Contemporain de Genève ou au Centre d’art contemporain Yverdon-les-Bains.

En 2024 il est lauréat du Kiefer Hablitzel Special Prize et en 2023 il participe à Plattform23 à l’espace Arlaud à Lausanne ; il obtient dans ce cadre le prix d’art Helvetia. En mars 2025, son travail a fait l’objet d’une exposition personnelle à Halle Nord qui a ensuite voyagé de manière repensée à In extenso à Clermont-Ferrand. 

ELISE LAMMER 

Directrice de Halle Nord, Elise Lammer est commissaire d’art et chercheuse suisse, spécialisée dans l’exploration du rôle de l’espace (public et domestique) dans la construction de l’identité.

Son approche transdisciplinaire et intersectionnelle interroge les récits historiques marginalisés et les réévalue sous un prisme contemporain. Doctorante à l’Institut Art Gender Nature de Bâle et à l’Université Linz, elle mène actuellement un projet de recherche autour du jardin de l’artiste et militant queer britannique Derek Jarman. 

 

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