Stéphane Ribordy collectionne depuis plus de 25 ans les signatures pointues de l’art contemporain et du design

Immersion dans l’univers d’un collectionneur.

 

Il avait 22 ans et se frayait dans tous les vernissages de ce qui n’était pas encore le Quartier des Bains. Une jeunesse étonnante, à une époque où l’art contemporain restait la passion d’un cercle limité de Genevois, disons d’âge mûr. D’autant que Stéphane Ribordy ne venait pas seulement pour visiter les expositions, il achetait aussi.

« Je me souviens de mon premier achat. C’était une lithographie de Bram van Velde qui avait été très mal reçue lorsque je l’ai ramenée à la maison. Mon père voulait carrément appeler le galeriste pour lui dire que c’était un scandale. »

La deuxième, ce sera une gouache de Sol LeWitt acquise en 1994 à New York, «dans une exposition organisée dans un lavomatic. C’était ma première oeuvre originale. Mon métier m’amenait à voyager. J’achetais un peu partout aux Etats-Unis, Londres et Genève.» Suivront ensuite Dan Walsh, Jason Martin, Hiroshi Sugimoto, Kelley Walker, Wade Guyton… Pour dire qu’avec les années, le jeune collectionneur est devenu chevronné. 

ACHETER AVEC LES YEUX ET LE COEUR 

Son appartement reflète le goût sûr et la frénésie de son propriétaire : une Furniture Sculpture historique de John Armleder, un pneu en bronze argenté de Sylvie Fleury, un masque de Thomas Houseago, une suite de 12 photographies «l’Absinthe» de Sherrie Levine, un dessin d’Anne Imhof, une peinture de Rebecca Morris... Et donc aussi un certain éclectisme.

«L’art conceptuel et minimal sont mes amours de jeunesse. Je m’intéresse maintenant aussi à d’autres artistes, notamment figuratifs. J’ai toujours eu pour principe d’être ouvert à tout, de voir un maximum de choses, les bonnes comme les mauvaises. Je constate depuis quelques années un vrai changement d’intérêt de la part des acheteurs. Aujourd’hui, pour quelqu’un comme moi qui aime et collectionne des pièces assez spécifiques, la période est très attractive.»

Par exemple ? Voilà des années que Stéphane Ribordy cherchait une sculpture en bronze d’une antilope de Sherrie Levine, en référence à Georgia O’Keeffe. Pendant longtemps, elle était impossible à trouver. « Ce type d’oeuvres, qui n’abordent pas les problématiques actuelles, intéresse moins les gens, reprend le collectionneur en montrant un carton fermé. La galeriste Paula Cooper vendait la sienne. J’ai sauté sur l’occasion. J’essaie de ne pas trop me laisser influencer par le marché. Je le consulte pour voir le prix des pièces, mais je suis quelqu’un qui achète avec les yeux et le coeur et non pas avec les oreilles.» 

ENGAGER LE DIALOGUE 

À cela s’ajoute une collection de mobilier impossible à ne pas remarquer. Au salon, un récamier massif de Rick Owens occupe l’espace et côtoie une lampe de Max Lamb et des tables d’appoint de Konstantin Grcic et de Jasper Morrison.

Dans la salle à manger, une table en tamo, un bois noir asiatique aux nervures super graphiques, des designers parisiens Garnier & Linker, est associée aux chaises vintage Chandigarh de Pierre Jeanneret et à une suspension de Peter Zumthor. Des pièces plutôt sculpturales, donc, qui s’accordent à merveille dans cet environnement artistique. Voire qui se situent carrément à la marge entre les deux domaines comme cette céramique du Japonais Kazunori Hamana installée dans le hall d’entrée.

«Le design m’a toujours intéressé. J’avais une lampe Tizio de Richard Sapper sur mon bureau d’étudiant. Et puis aussi une Pipistrello de Gae Aulenti. Mais en acheter est venu un peu plus tard, comme un dialogue.» 

FORMIDABLE AVENTURE 

Et puis le collectionneur décida d’ouvrir sa propre galerie. Avec le risque de devenir son meilleur client. En 2010, Stéphane Ribordy inaugurait Ribordy Contemporary dans le Quartier des Bains.

«J’avais pris cette arcade, dont le loyer était très bon marché, en me disant que je verrai bien ce que j’en ferai. Deux mois plus tard, je vernissais ma première exposition, celle de l’artiste new-yorkais Bozidar Brazda. Et puis c’est devenu de plus en plus professionnel, de plus en plus excitant, mais aussi de plus en plus accaparant. J’étais en train de reprendre l’entreprise familiale. Je participais à un nombre incalculable de commissions et de comités de centres d’art. Je faisais au moins trois journées en une. Après dix ans, j’ai préféré tout arrêter. Mais j’en garde le souvenir d’une formidable aventure.»

La fièvre de la collection, elle, en revanche n’est pas du tout retombée.

«J’achète toujours, trop sans doute. Mais un peu moins à l’étranger, vu que mes affaires sont ici et que je ne voyage plus autant qu’avant. Nombreuses de mes oeuvres d’artistes figuratifs proviennent de la galerie Sébastien Bertrand. J’aime aussi beaucoup le travail d’Alfredo Aceto dont je possède plusieurs pièces. Et je suis toujours fidèle au Quartier des Bains dont je suis de près les expositions. Les dernières qui m’ont particulièrement marquées ? Not Vital chez Wilde et Karla Black chez Mezzanin : fabuleuses.»

  • Emmanuel Grandjean 

  • Alexia Maggioni 

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