Elias Njima: Lunettes, cafetière et cætera

Elias Njima, Chaise, chemise et cafetiÈre,

Oil on canvas, 37 x 48 cm, 2024

Le regard d’un·e curateur·trice sur la scène émergente genevoise

 

Je voue depuis quelque temps une passion toute particulière pour les objets. Ou devrais-je dire que je leur accorde finalement une importance, après des années d'intérêt détourné pour la collection, l'artisanat et l'histoire. Il paraît aujourd'hui évident que les différents lexiques adoptés pour décrire un travail, tournent inconditionnellement autour de sa physicalité et des idées qui en émanent.

Mais au-delà de leur potentielle activation par l'œuvre, l'omniprésence quotidienne des «choses» se souligne paradoxalement par leur transparence. On ne saurait remarquer ce qui de manière innée devient une part indissociable de nous-mêmes. Ainsi les objets sont nos gestes, notre quotidien, d'indispensables extensions. Dès lors témoins de notre existence ils nous enterrent et sans scrupule trouveront raison d'être dans les bras des autres : des voyageurs infidèles.

C'est donc tout naturellement que mon regard s'est tourné vers le travail d'Elias Njima (né à Genève en 1994).

Ses dernières peintures traduisent particulièrement bien le quotidien prosaïque des objets qui nous entourent et l'étonnante complexité qui en émane. En visite à son atelier, nous abordons très directement la question de la récente simplification des sujets dans sa pratique. Je remarque à l'entrée une petite toile, il y figure la paire de souliers contre laquelle j'ai presque trébuché à mon arrivée.

Je retrouve également sur la table une cafetière pleine, sujet d'une peinture fraichement exposée à Milan. Ces éléments et leur double pictural témoignent du procédé devenu très direct de l’artiste : peindre ce qu'il voit dans son quotidien.

Elias Njima, Lavabo, Oil on canvas, 37 x 48 cm, 2024

Cette frontalité avec laquelle Elias Njima s'empare des images est un moyen sans détour de risquer l'ennui. Si le sujet n'est pas complexe, alors son application sur la toile devient le principal exercice. Une pratique périlleuse abordée avec enthousiasme par l'artiste. La complexité livrée ne peut être garantie par une histoire lointaine, un récit articulé en amont facilitant l'épaisseur du résultat.

L'idée étant de casser la distance entre la peinture et son contexte, d'offrir au regardeur une autre profondeur, un traitement de forme et de fonds traduit par la couleur, les contours. Ainsi ce que l'on peut voir d'un tissu posé sur une chaise devient un agrégat subtil de blanc, de gris, de crème.

Les formes révèlent une certaine organicité picturale, subtile antithèse des objets représentés. De même que la paire de lunettes peinte par l'artiste offre une perspective modifiée des éléments présents, une fenêtre vers un paysage prosaïque distendu.

Si le détour du sujet trop complexe est écarté, c'est aussi l'occasion d'aller chercher dans le quotidien du public. Bien que provenant de l'intimité de l'artiste, les objets font appel aux liens familiers que quiconque entretient à son intérieur. Les peintures d'Elias Njima sont de ce fait les témoins d'une mémoire à la fois intime et collective. Activatrices de souvenirs, elles mettent en lumière cette inconsciente collection d'images qui nous habitent.

Elias Njima, Lunettes, Oil on canvas, 37 x 48 cm, 2024

LAURENCE FAVEZ

Née en 1992 à Genève, Laurence Favez devient curatrice et autrice après avoir suivi des études à l’école cantonale d’art de Lausanne (ecal). Elle produit des écrits pour le théâtre et la scène artistique contemporaine.

 
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