L’Œuvre de Anne Lamunière
Une oeuvre ou un artiste qui a marqué la carrière d’un marchand. Anne Lamunière est une spécialiste du marché de l’art basée à Genève, avec une longue expérience dans l’art d’après-guerre et contemporain. En 2020, elle a fondé Rat Art, une société de conseil qui accompagne collectionneurs, fondations et musées.
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Une œuvre ou un·e artiste qui a marqué·e la carrière d’un marchand.
Anne Lamunière est une spécialiste du marché de l’art basée à Genève, avec une longue expérience dans l’art d’après-guerre et contemporain. En 2020, elle a fondé Rat Art, une société de conseil qui accompagne collectionneurs, fondations et musées.
«Depuis l’enfance, j’ai toujours été fascinée par la vie des œuvres d’art. Pas seulement par leur beauté ou leur importance historique, mais par leur capacité à traverser le temps. Une œuvre naît dans un atelier, quitte l’artiste, passe de collection en collection, voyage, change de contexte et survit finalement à ceux qui l’ont possédée.
Très tôt, j’ai compris que ce qui me touchait dans l’art se trouvait là: dans cette idée qu’un objet puisse porter en lui autant de vies successives. Aujourd’hui encore, ce que j’aime le plus dans mon métier, c’est ce moment si particulier où une œuvre quitte une collection pour en rejoindre une autre. Trouver la bonne œuvre pour la bonne personne, sentir qu’un tableau va continuer à vivre ailleurs.
Le premier Rothko que j’ai connu faisait partie de mon quotidien. Enfant, j’aimais cette peinture sans connaître son auteur ni son importance dans l’histoire de l’art. Je savais simplement que ce tableau avait quelque chose de différent. Une présence silencieuse. Pendant des années, je suis passée devant lui chaque jour avant de commencer à vraiment le regarder. Plus tard, en découvrant les grandes expositions de Rothko à New York, Londres ou Bâle, j’ai compris à quel point cette œuvre avait probablement façonné mon regard depuis l’enfance.
Puis un jour, il a quitté notre vie pour commencer une autre histoire ailleurs. Je n’ai jamais cessé de penser à lui.
Des années plus tard, lorsque j’ai commencé mon métier, j’ai retrouvé son nouveau propriétaire. Il m’a expliqué avec beaucoup d’élégance qu’il accepterait probablement de vendre l’œuvre un jour, mais seulement après le décès de celui qui la lui avait vendue. J’ai continué pendant des années à lui rendre visite et, chaque fois que je revoyais le tableau, j’éprouvais exactement la même émotion que lorsque j’étais petite.
Et un jour, en allant lui rendre visite, le tableau n’était plus là… J’étais arrivée trop tard. Il avait été vendu par un autre intermédiaire. J’en ai eu le cœur brisé.
Ce qui m’a le plus touchée n’était pas uniquement le fait de perdre la possibilité de revoir cette œuvre, mais de ne pas pouvoir accompagner ce passage-là. D’une certaine manière, j’aurais aimé participer à sa prochaine vie.
Trouver la bonne collection, le bon lieu, le bon écrin pour lui. Peut-être parce qu’au fond, c’est exactement ce que j’aime dans mon métier.
Avec le recul, je crois que cette déception résume assez bien mon rapport aux œuvres d’art: nous passons notre vie à les faire circuler, à les transmettre, à les accompagner d’une collection à une autre, mais certaines continuent malgré tout à nous échapper. Et c’est peut-être aussi cela qui les rend si vivantes.»
— Anne Lamunière
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Pol Le Vaillant