L’Entretien Jonas Nicollin L’Entretien Jonas Nicollin

Comment Louise Bonnet vit-elle son succès américain et son attachement à la Suisse à travers son parcours artistique?

Comment Louise Bonnet vit-elle son succès américain et son attachement à la Suisse à travers son parcours artistique?

Arrivée à Los Angeles il y a 32 ans, elle y découvre une scène artistique qui deviendra son terrain d’expression. Trois décennies plus tard, son travail est représenté par Gagosian et exposé dans les plus grandes institutions. Comment Louise Bonnet vit-elle son succès américain et son attachement à la Suisse à travers son parcours artistique?

Vous avez été diplômée de la HEAD en graphisme en 1994 et avez travaillé aux Studios Lolos à Genève. Quels souvenirs gardez-vous du milieu artistique genevois de cette époque?

La HEAD, qui s’appelait encore l’École des arts décoratifs, venait d’ouvrir une filière consacrée à l’illustration et à la bande dessinée, moins centrée sur le graphisme traditionnel, les logos ou la calligraphie. J’y ai côtoyé notamment Zep, Pierre Wazem ou encore Helge Reumann. Nous avions le sentiment qu’un vent nouveau soufflait sur l’institution. Cette ouverture nous a permis de rencontrer des auteurs de bande dessinée et des dessinateurs de presse déjà bien établis, comme Aloys, Mix & Remix, Chappatte, Poussin ou Exem. Soudain, nous réalisions qu’il était peut-être possible de vivre du dessin.

Les Studios Lolos, où j’ai commencé au début des années 1990, constituaient eux aussi un environnement extrêmement stimulant. On y croisait notamment les cinéastes Patricia Plattner et George Schwizgebel, et Nicolas Bouvier venait régulièrement déjeuner à l’Aigle d’Or à Carouge, juste en bas de chez nous. Nous étions entourés de personnalités passionnantes. Cette communauté de dessinateurs entretenait parfois un certain complexe d’infériorité, et je m’inclus volontiers dans cette catégorie «d’artistes de bas étage», par opposition aux artistes issus des Beaux-arts. Pourtant, elle était d’une bienveillance et d’une générosité remarquable. Les plus expérimentés étaient toujours prêts à aider les nouveaux venus, ce qui n’était pas forcément le cas dans d’autres disciplines artistiques.

J’appréciais également le fait que Genève fasse largement appel aux illustrateurs locaux pour ses affiches, ses brochures ou ses campagnes de communication, que ce soit pour les Services industriels, les Hôpitaux universitaires ou d’autres institutions. Une pratique que je n’ai pas beaucoup vue ailleurs.

En 1994, vous partez pour Los Angeles. Au départ pour une année seulement. Finalement, vous vous y installez et y construisez toute votre carrière. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’y rester? N’avez-vous jamais songé à revenir?

Je suis partie avec l’idée de passer une année à Los Angeles, simplement pour changer d’air. Mais je suis immédiatement tombée sous le charme de la ville telle qu’elle était dans les années 1990. L’atmosphère y était empreinte d’enthousiasme, de possibilités infinies, d’une absence presque totale d’amertume ou de jugement. Il y avait aussi l’espace, la lumière… Très vite, j’ai su que je voulais y rester.

© Louise Bonnet – Photo: Jeff Mclane

Vous avez choisi de vous consacrer pleinement à la peinture après votre participation à une exposition organisée par Shepard Fairey au Subliminal Projects, à Los Angeles, en 2008. Auriez-vous pris ce tournant si vous étiez restée à Genève? Et qu’est-ce qui vous a convaincue de vous lancer dans l’art?

Je pense que c’est précisément ce climat d’ouverture, ainsi que les personnes que j’ai eu la chance de rencontrer, qui m’ont permis de comprendre que ce qui me passionnait réellement, c’était dessiner et peindre, et non le versant commercial du graphisme ou de l’illustration, qui consiste avant tout à satisfaire un client.

Autour de moi, je voyais des gens décider de faire exactement ce qu’ils avaient envie de faire, sans se soucier d’une quelconque échelle sociale, de la séniorité ou d’une forme d’autocensure. Si cela fonctionnait, tant mieux. Sinon, ils essayaient autre chose. Cette liberté m’a profondément marquée. Aux États-Unis, et peut-être plus encore à Los Angeles, les gens sont également beaucoup plus enclins à soutenir et à financer des projets un peu audacieux dans lesquels on se lance sans filet.

Votre carrière prend un véritable essor lorsque vous abandonnez l’acrylique au profit de la peinture à l’huile. Votre première exposition personnelle chez Nino Mier, à Los Angeles, en 2016, rencontre un immense succès. Comment expliquez-vous cette évolution?

À un moment donné, j’ai senti que mon travail fonctionnait, mais qu’il lui manquait encore quelque chose. J’ai alors pris la décision de faire taire cette petite voix intérieure qui ne cessait de me demander: «Qu’est-ce que Guston en penserait? Est-ce que c’est juste? Fait-on vraiment les choses de cette manière?» Il m’a fallu du temps pour reconnaître l’instant précis où ces pensées apparaissent et parvenir à les chasser. Elles reviennent sans cesse, sous d’autres formes parfois très inattendues.

À mes yeux, près de 90 % du travail d’un artiste consiste justement à apprendre à maîtriser cette voix. Le passage à la peinture à l’huile est directement né de ce processus. Je n’en avais jamais fait auparavant. Je me suis simplement dit: «Je vais sûrement tout faire de travers, mais peu importe.» Lorsque j’ai découvert cette technique, ce fut comme découvrir le feu. Tout s’est soudainement mis en place.

Louise Bonnet et Elizabeth King : De Anima, 7 mai–7 septembre 2025
Swiss Institute, 38 St Marks Place, New York, NY 10003

Vous êtes aujourd’hui représentée par les galeries Gagosian et Max Hetzler. Vos œuvres ont rejoint les collections du LACMA et du MOCA à Los Angeles, de l’ICA de Miami, mais aussi du Moderna Museet de Stockholm et du MAMCO à Genève. En revanche, sauf erreur, vous n’avez jamais bénéficié d’une grande exposition institutionnelle en Suisse. Le regrettez-vous?

Oui et non. Je comprends assez bien ce que j’ai moi-même ressenti lorsque je vivais encore à Genève. J’ai peut-être tort, mais je crois qu’il existe toujours une frontière assez nette entre L’ART en lettres capitales, souvent perçu comme quelque chose de très conceptuel, de très intellectuel, accompagné d’une thèse de 400 pages et d’un certain pedigree, et une pratique plus instinctive.

Je tiens à préciser que je n’ai absolument rien contre cet art conceptuel. Au contraire, je l’admire profondément. Mais mon travail ne se situe pas là. Il ne naît pas dans le cerveau. Il naît dans le corps, dans ses pulsions les plus brutes, incontrôlables et parfois exaspérantes. Je crois que cette dimension met parfois les gens mal à l’aise. Elle révèle peut-être une facette d’eux-mêmes que ceux qui apprécient mon travail préféreraient ne pas voir apparaître.

La vie à Los Angeles est très différente de celle de Genève. Qu’est-ce qui vous manque de la Suisse? Et qu’est-ce qui ne vous manque pas du tout?

La langue me manque énormément. Mes plus vieux et mes meilleurs amis se trouvent en Suisse. Les musées y sont magnifiques. Le tram, Migros, le lac… toutes ces choses du quotidien me manquent aussi. En revanche, je ne regrette pas une certaine forme de censure calviniste que je ressentais parfois.

Je garde le souvenir d’une inquiétude diffuse: celle d’être ridicule, d’être jugé, de suivre des rails par peur de l’inconnu. Cela dit, la vie à Los Angeles a beaucoup changé. Peut-être que mon côté suisse refait surface, mais je trouve qu’aujourd’hui la ville est devenue plus chaotique et imprévisible, d’une manière parfois éprouvante. Je sens que je voudrais me rattacher à l’Europe, peut-être.

© Louise Bonnet – Photo: Charlie White

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