Dans le Genève de Rexhep Rexhepi, l’art du geste et de la création
ÀGenève, certaines personnalités contribuent discrètement mais durablement à façonner le paysage créatif de la ville. Rexhep Rexhepi en fait partie. Fondateur de sa propre marque, installée au cœur de la Vieille-Ville, il a développé depuis Genève une pratique horlogère reconnue internationalement, fondée sur l’exigence du geste, la transmission des savoir-faire et une recherche constante d’expression personnelle. Son parcours témoigne de la vitalité d’une scène locale où artisanat, innovation et regard contemporain se nourrissent mutuellement.
Au fil des années, il a constitué dans le centre historique de la ville un ensemble d’ateliers où chaque composant est conçu, fabriqué, décoré et assemblé sur place. Dans une industrie largement organisée autour de la sous-traitance, cette approche intégrée demeure une exception. Bien plus qu’un lieu de production, cet écosystème participe activement à la vitalité d’un quartier auquel il a insufflé une nouvelle énergie. Portés par une équipe particulièrement jeune, les ateliers de Rexhep Rexhepi sont aussi des lieux de transmission et d’apprentissage, accueillant chaque année de nouveaux apprentis.
Arrivé à Genève dans son enfance, Rexhep Rexhepi a construit un parcours guidé par une quête constante de précision, de rigueur et d’indépendance. À travers ses créations, aujourd’hui reconnues parmi les plus importantes de la scène horlogère contemporaine, il défend une approche profondément personnelle du savoir-faire, où chaque détail porte la marque d’une vision.
Mais son univers dépasse largement le champ de l’horlogerie. Collectionneur passionné, attentif aux formes contemporaines de création, il entretient depuis longtemps un dialogue nourri avec l’art contemporain et le design. Dans ses ateliers, des œuvres de Fabrice Gygi ou de Not Vital côtoient des pièces de mobilier pointues réunies au fil du temps, au gré de rencontres et d’affinités nouées avec des acteurs de la scène locale tels que Frédéric Ormond d’Ormond Éditions ou Boris Liger de la galerie Domum.
L’ensemble constitue moins une collection au sens classique qu’un environnement de pensée, où les œuvres, les objets et les savoir-faire se répondent à travers des questions communes de matière, de construction et de regard.
Pour ce Tour By, il nous ouvre les portes de son Genève et partage quelques-unes de ses bonnes adresses.
ANDREA’S
Route de Florissant 51, 1206 Genève
«Andrea’s est une adresse qui compte beaucoup pour moi. À l’époque où mon atelier se trouvait à l’avenue Krieg, j’y allais très souvent. Même si je me suis installé en Vieille-Ville il y a une dizaine d’années, j’aime toujours y revenir. On y mange une excellente côte de bœuf, la terrasse est élégante sans en faire trop, et l’ambiance est restée chaleureuse, familiale, un vrai restaurant de quartier. C’est un lieu qui évoque beaucoup de souvenirs et où je me sens toujours un peu chez moi.»
WILDE
Boulevard Georges-Favon 19, 1204 Genève
«Wilde est une galerie que j’aime pour son engagement envers de jeunes artistes contemporains, notamment locaux. La programmation est éclectique et réserve souvent de belles découvertes. L’esprit est simple et chaleureux, avec une vraie fidélité dans le temps envers les artistes. J’aime aussi l’énergie du lieu lors des événements, le restaurant Anouch, juste à côté, prolonge naturellement cet esprit de convivialité avec une cuisine inspirée et généreuse.»
PARC LA GRANGE
Quai Gustave-Ador, 1207 Genève
«J’aime venir au parc La Grange dès que j’en ressens le besoin. Comme j’habite aux Eaux-Vives, j’y vais souvent en famille, avec les enfants et le chien. C’est un endroit où je me sens immédiatement apaisé. Les grands arbres centenaires, la nature en pleine ville et l’espace donnent envie de ralentir, de respirer et de profiter du moment. J’y retrouve une énergie particulière, une sensation d’ancrage qui me fait du bien. C’est un lieu simple, mais précieux, où je me reconnecte facilement à l’essentiel.»
ORMOND EDITIONS
Rue de la Scie 4/6, 1207 Genève
«Ormond Editions est un espace que j’aime pour sa sélection de designers, souvent confidentiels mais très pointus. On y découvre des pièces qui mettent en valeur un vrai sens du détail et des matériaux de grande qualité. J’aime cet univers où le savoir-faire, les textures et les associations de matières sont au cœur de la proposition, dans une atmosphère propice à la découverte. J’y suis d’autant plus attaché que Frédéric Ormond était mon voisin lorsque j’habitais à Rive.»
OSTERIA DELLA BOTTEGA
Grand-Rue 3, 1204 Genève
«Depuis que je me suis installé en Vieille-Ville il y a une dizaine d’années, Osteria della Bottega est devenue ma cantine. J’y retrouve à chaque fois l’accueil chaleureux de Francesco et Ilaria, qui ont su créer un lieu où l’on se sent immédiatement à l’aise. L’ambiance est familiale et les plats sont toujours préparés avec beaucoup de générosité et de savoir-faire. C’est une adresse en laquelle j’ai une totale confiance, au point d’y inviter régulièrement nos clients. Pour moi, elle incarne tout ce que j’aime dans la gastronomie italienne: la convivialité, la qualité et le plaisir de partager un bon repas.»
L’APPARTEMENT
Rue Pierre-Fatio 5, 1204 Genève
«L’Appartement est un lieu que j’apprécie pour sa sélection d’œuvres d’artistes internationaux, toujours pointue et variée. On y découvre de nouveaux artistes à chaque visite, dans un espace lumineux où les œuvres sont mises en scène avec soin, parfois en dialogue avec du mobilier choisi. C’est un lieu à la fois convivial et propice à la contemplation, où l’on prend le temps de regarder autrement.»
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Yann Abrecht
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Alexia Maggioni
Sonia Zannettacci · Galerie Sonia Zannettacci
Fondée en 1980 dans la vieille-ville, la Galerie Sonia Zannettacci défend depuis plus de quarante ans une ligne artistique exigeante autour du surréalisme, du nouveau réalisme, de la figuration narrative et de la photographie. Elle a présenté des artistes majeurs comme Man Ray, César, Erró, Monory ou encore Arman.
Sonia Zannettacci
Après un début de carrière à Paris, Sonia Zannettacci s’installe à Genève dans les années 70. Elle ouvre sa galerie en 1980, guidée par une passion de toujours et un engagement profond envers les artistes qu’elle accompagne.
Comment la Galerie Sonia Zannettacci a-t-elle vu le jour?
J’ai toujours voulu ouvrir une galerie. Je suis née là-dedans. À Paris, on recevait beaucoup d’artistes à la maison. J’ai travaillé chez Knoedler, j’ai côtoyé Man Ray. J'étais la petite main, je me suis occupée de la fabrication de la série d'objets qu’il avait éditée avec Marcel Zerbib.
Je suis arrivée à Genève un peu par hasard avant la naissance de mon fils et me suis installée ici. À mon arrivée, j’ai monté une bijouterie, sans rien y connaître. C’est un financier qui m’a proposé l’aventure. Et ça a marché! J’ai été la première à présenter les montres de Gérald Genta, j’ai même organisé des expositions de bijoux de César avec qui je jouais au baby-foot lorsque j’avais 15 ans.
Ouvrir une galerie, c'était une envie que j’avais en moi depuis longtemps, mais je n’osais pas. En 1979 la bijouterie a fermé et je me suis dit: «C’est le moment». Sans doute aussi grâce au soutien de Marcel Zerbib qui m’avait dit: «Ouvre ta galerie, je vais t’aider». Marcel était un personnage fabuleux. Il avait tenu la galerie Diderot à Paris, connaissait tous les surréalistes, vendait des Max Ernst à 3000 francs à une époque où personne n’en voulait. Il avait une façon de vivre merveilleuse. Il m’a prêté de nombreuses pièces. Il est mort pendant les travaux de la galerie, quelques semaines avant l’ouverture. J’ai tout de même ouvert… avec une exposition Man Ray absolument extraordinaire.
J’avais tout ce qu’on peut imaginer. Je voulais représenter des artistes que je connaissais depuis toujours. C’est avec eux que j’ai construit cette aventure.
Quel est le rôle du galeriste selon vous? Et comment avez-vous vu le métier évoluer?
C'est promouvoir le travail de quelqu'un en qui on croit. Le métier n’a plus rien à voir avec ce que j’ai connu. Avant, il y avait de la confiance. Aujourd’hui, on signe des papiers pour tout et on n’est plus galeriste pour les bonnes raisons. Trop de galeries ne pensent qu’à vendre, à suivre les modes du marché.
Pour moi, une œuvre n’est pas une marchandise. Elle a une raison d’être, elle raconte quelque chose, elle évolue, elle traverse des périodes, des doutes, des éclats.
Le rôle d’un.e galeriste, c’est aussi de suivre cette évolution, de soutenir, de guider parfois. Je ne parle pas d’influencer, mais si l’artiste a confiance en vous, vous pouvez lui dire: «Tu es sur la bonne voie». Il y a une sorte de «maternage» là-dedans. C’est d’ailleurs peut-être pour cette raison qu’il y a eu tant de si grands marchands de tableaux qui étaient des femmes. Regardez Denise René qui a porté des artistes comme Tomasello ou Soto à bout de bras, à une époque où personne ne s’y intéressait. Ou encore Iris Clert, Catherine Thieck…
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Une anecdote particulière autour d’un.e artiste ou d’une exposition?
John Chamberlain! J’ai eu la chance de montrer son travail deux fois. La première, c’était une exposition de grands monotypes. Il avait promis de venir — mais il a raté l’avion.
Pour la deuxième exposition j’ai voulu montrer ses photographies. Quand je l’ai contacté, il m’a dit de passer par Pace, sa galerie à New York. Et chez Pace, ils ne savaient même pas qu’il faisait de la photo! J’ai trouvé ça incroyable. Il est arrivé par surprise au vernissage, ravi que je montre ses photographies.
Catherine Tabatabay-Schmitt & Eliott Cardet · Librairie L’Exemplaire
Ouverte en 1987 à la rue du Perron par Catherine Tabatabay-Schmitt, L’Exemplaire est aujourd’hui installée au 25, Grand Rue.
Spécialisée dans le commerce de livres rares, cette librairie propose aux bibliophiles un choix rigoureux d’éditions originales, dont un bon nombre sur grands papiers, de livres illustrés par les artistes marquant·e·s du 20e siècle et de reliures signées. Suite à l’ouverture de son nouvel espace en 2024, elle est aussi devenue une galerie exposant des œuvres de différents courants artistiques modernes comme le surréalisme et l’abstraction d’après-guerre.
Catherine Tabatabay-Schmitt
Catherine Tabatabay-Schmitt a fondé sa librairie spécialisée dans les livres rares après des études de lettres et un passage à la librairie Slatkine. Son expertise dans la recherche et la préservation des ouvrages rares lui a permis de bâtir une place de choix dans le monde des librairies spécialisées.
Eliott Cardet
Eliott Cardet l’a rejoint il y a une dizaine d’années, après des études d’histoire de l’art et d’expertise à Paris. Leur relation professionnelle repose sur une longue histoire personnelle. Aujourd’hui, ils poursuivent ensemble la mission de préserver et faire découvrir les trésors du 20e siècle, qu’ils soient littéraires, artistiques ou historiques, dans le respect et l’amour des objets qu’ils découvrent, collectionnent et partagent.
Un artiste/écrivain qui vous tient particulièrement à cœur?
Jacques Prévert, un génial touche-à-tout à la fois écrivain, scénariste et artiste. Ayant connu les plus grand.e.s intellectuel.le.s du siècle dernier, il englobe tout ce que nous aimons dans le monde du livre rare, un art total! Nous avons le plaisir de préparer une grande exposition Prévert pour le courant de l’année 2025 où les amateurs pourront retrouver des collages, des dessins originaux et bien entendu des éditions originalesen grands papiers.
Comment devient-on marchand de livres rares?
Beaucoup par passion, un peu par hasard.
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Comment avez-vous vu évoluer la scène dans votre domaine à Genève?
Jusqu’aux années 80, il y avait encore de nombreuses librairies spécialisées à Genève qui ont maintenant disparu. Aujourd’hui nous ne sommes plus que deux! Mais nous rencontrons une nouvelle génération, curieuse de cette passion un peu cachée et secrète qu’est la bibliophilie, qu’elle aborde en la mettant en relation avec ses propres références culturelles: tout n’est pas perdu!
Votre exposition pour l’édition d’Art Genève 2025?
Nous présenterons un choix de gravures modernes d’artistes important·e·s, la plupart ayant aussi illustré des livres. On pourra y trouver de rares tirages de gravures de Miró, Max Ernst, ou encore Henri Laurens.